La fièvre du samedi soir
Seul assis sur la banquette turquoise d’un snack-bar du sud-ouest, il relit pour la deuxième fois son horoscope. Le nez au-dessus d’un club sandwich, double mayo à moitié terminé, Alexandre sourit à la pensée qu’il connaîtra assurément un week-end de rêve. C’est vendredi soir et il n’a pas les enfants jusqu’à lundi. Une fin de semaine libre et il compte bien en profiter. Un deuxième Coke Diète lui permettra de terminer de gluantes frites, grasses et trop salées. Cholestérol oblige.
Alexandre dépose son journal avec soin sur le bord de la table en Arborite fond beige étoilé gold. Il planifie mentalement son week-end de liberté. Demain matin, comme 70% de ses congénères, il se rendra chez Canadian Tire, errer dans les allées invitantes où s’exposeront à lui: le dernier modèle de scie ronde électrique, d’incontournables «gugusses» en métal orange et rouge, de superbes tondeuses à moitié prix et d’extraordinaires accessoires de plomberie à en faire baver plus d’un. Un vrai samedi matin de boys!
En revenant de son Disney, Alex étalera ses précieux achats sur son établi, une Labatt Bleue bien froide à la main. Y a rien de plus trippant pour lui que de brancher une nouvelle perceuse toute neuve qui sent aussi le neuf et qui ronronne comme un chaton sur une botte de foin en plein soleil de juillet.
Demain, après le dîner, il passera aux choses sérieuses. Alexandre téléphonera à la si belle Mélanie. Une première sortie, c’est capital. On a jamais une deuxième chance de faire une première bonne impression. Alex a rencontré Mélanie à l’épluchette de blé d’inde du bureau, à la Fête du travail. Une journée familiale formidable, en pleine nature, à St-Côme, au chalet du boss. Soixante personnes; les employés et cadres se réunissaient pour célébrer la fin de l’été et les incroyables résultats de la compagnie.
Une belle façon de faire plus ample connaissance. Soixante personnes, ça en fait du blé d’inde, de la bière et des hot-dogs. Alexandre a remarqué Mélanie à cause d’un discret petit tatou qu’elle porte sur l’épaule droite: un papillon! Il a passé la journée à la talonner. Notre papillon travaille aux comptes payables de la compagnie. Elle est nouvelle et CÉLIBATAIRE! Ils se sont échangés leurs numéros de cellulaire pour le fun…
Toujours est-il que Alexandre s’efforce de trouver une première activité sur un terrain neutre. Un resto asiatique? Non, c’est trop commun. Une invitation au cinéma? Alex n’aime que les films d’horreur. Avouons que le sang et les scies mécaniques, ce n’est pas très romantique pour une première sortie, songe-t-il.
Toujours attablé, il pense à l’idée originale… «Come on» Alex, t’es capable, pense à quelque chose de hot, de flyé, de cool, se dit-il pendant qu’il sirote sa dernière gorgée. Au même instant, l’étonnante et souriante Mélanie passe devant le resto, main dans la main avec… le patron! Un homme marié… Cruel hasard, malchance, mauvais sort… Alexandre, instinctivement, pour se cacher, se met le nez dans son journal, et l’instant d’après, le couple maudit avait disparu et son espoir aussi…