PACO
C’est l’histoire un peu triste d’un poisson rouge. Mon histoire. J’habite un bol assez grand et souvent très propre. Ce bol est placé au beau milieu de la table de cuisine. Ma maîtresse l’a volontairement installé en plein milieu du trafic.
– «Ça va mettre de la vie», lance-t-elle à sa famille, un soir avant Noël.
Fraîchement installé au centre névralgique de la maisonnée, je vois tout. On m’appelle Paco; je trouve ça sexy. Je ne comprends pas pourquoi Mme D. tenait tant à avoir une autre bête dans la maison; elle n’y est jamais. L’esthéticienne, le magasinage, le boulot, l’amant, le mari, les enfants… de quoi l’occuper 24 heures sur 24. Enfin !
Je ne comprendrai jamais les femmes!
Je dis bien une autre bête, car je partage la maison avec trois jeunes enfants et un affreux chat de ruelle qu’on appelle Cornemuse.
Horreur! Lorsque la famille est réunie autour de mon HLM, le matin et le soir particulièrement, c’est l’enfer. Ça brasse dans la cabane! Personne ne veut me déplacer. Ils se sont tous ennuyés de moi, jouent avec mon pot, me parlent fort et pire, quelquefois m’ignorent. Quel paradoxe! Je suis à la fois le centre de la conversation et aussi négligé qu’une vulgaire plante en plastique.
Roxane, la plus jeune, ose me mettre le doigt dégoulinant de Nutella dans ma propriété. Ça m’énerve! Aucune conscience sociale, grosse polluante! Pourtant elle a quatre ans.
Émile m’en fait voir de toutes les couleurs. Un jour, voulant augmenter son argent de poche, il propose à sa mère, Mme D, de nettoyer mon condo. Il m’a laissé poireauter 30 minutes dans un verre d’eau douteux; ça goûtait le jus d’orange… Quel idiot!
La plus gentille, c’est l’aînée, Raphaëlle. Elle a tendance à me prendre pour une perruche, mais ce n’est pas grave.
Quelle famille!
Monsieur et madame D sont indifférents à mes charmes. Pourtant, je joue de la queue tant que je peux; je fais des vrilles, des tourniquets. Rien ne les touche. Envers moi, ils sont de marbre. Ils discutent souvent en ma présence à la table, lorsque les «flots» sont occupés. Même si je fais semblant de ne rien comprendre, je sais tout. Je sais qu’ils ne font presque plus l’amour. Il s’en plaint encore et encore. Elle prétend que son travail l’épuise. Moi, je sais que c’est le beau Pedro du bureau qui l’épuise… Enfin, j’garde ça dans l’eau. Je suis souvent entre les deux: lui devant son journal et elle devant son miroir grossissant qui me font des yeux de hibou.
Quel couple!
Deux lignes sur Cornemuse. Lorsque je me trouve enfin libéré de mes maîtres, j’apprécie le silence, quoique j’appréhende les heures qui suivent. C’est l’heure où le paquet de poils commence son harcèlement. Vous devinez mon anxiété, j’en suis certain. Systématiquement, il bondit sur la table en érable et commence à me chercher. Je fais le mort, je bouge à peine, je sens mon cœur battre jusqu’au bout de la queue. Il vient ronronner autour de ma bulle pendant des heures. Il pue de la gueule, colle son vilain nez sur mes murs extérieurs et m’intimide totalement. Je reste tout au fond, la journée durant, bien à l’abri de ce monstre velu et crapuleux. La patte agile du gros bêta frôle mon toit; je fais comme si rien n’était, immuable, tel un requin qui dort au fond de la mer.
Heureusement, il me reste la nuit pour récupérer. La maisonnée dort et l’affreux sac à puces est dehors à la recherche d’une centième chatte en chaleur. Alors, je peux rêver… les yeux grands ouverts.