La fin d'une ère
En 1986, Gilles Deguire se rendait aux funérailles de son père. Il a 36 ans et cherche à trouver sa place dans la société. « Il y avait un désir chez moi d’être dans un commerce quelconque. Je voulais travailler avec le public en leur offrant un service », se souvient-il. Pour faire signer l’acte de décès, il s’est rendu chez son cousin qui était leur médecin de famille. Trois ans plus tôt, ce dernier avait ouvert un club vidéo. « À l’époque, ces commerces étaient encore inusités. Comme il avait de l’argent, on se disait que c’était une façon de donner une job à sa fille », explique M. Deguire.
Pourtant, lorsqu’ils se rencontrent pour la signature de l’acte de décès, il apprend que le nouveau club vidéo de son cousin s’était agrandi. « C’est là que je me suis dit qu’il y avait quelque chose dans cette industrie qui était différente de l’image que j’avais, confie-t-il. Nous n’en avons pas parlé en détail ce soir-là, ce n’était pas vraiment le moment, mais je suis revenu quelques semaines après. C’est alors qu’il m’a présenté la personne qui l’avait aidé à ouvrir son club. C’est comme ça qu’est né le Club vidéo Beaubien. »
Près de trois décennies plus tard, le propriétaire se prépare à fermer ce qui est devenu un des derniers bastions des cinéphiles montréalais : « La rentabilité n’y était plus, c’est tout, explique-t-il. Cela faisait six ans que les performances financières diminuaient. J’estimais ça à environ 15 à 20 % par année. »
En voyant les revenus de son commerce à la baisse, M. Deguire a tenté d’en identifier la cause. « On s’est rendu compte que cela touchait également d’autres commerces. Donc, la question n’était pas de savoir si nous allions fermer, mais bien combien de temps nous allions pouvoir tenir », se rappelle-t-il.
La mort de la télévision
« La force de l’Internet est considérable : les gens se divertissent maintenant avec l’ordinateur, non plus avec la télévision », note M. Deguire. Ainsi, il se montre très inquiet par rapport à l’avenir des clubs vidéo. « J’ai toujours dit que la profondeur de notre collection nous permettrait de durer plus longtemps, affirme-t-il. Ce fut le cas. Plusieurs ont fermé avant nous. Par contre, je crois que malheureusement le club vidéo tel qu’on le connait n’existera plus dans quelques années »
Néanmoins, pour plusieurs amateurs du septième art, Internet n’est pas la Mecque du cinéma. C’est le cas de Georgi Georgiev, un septuagénaire bulgare. Celui-ci se promenait sur la rue Beaubien lorsqu’il a vu la banderole jaune « Liquidation » à l’entrée du Club vidéo Beaubien. « C’est très triste tout ça », confie-t-il en apprenant la nouvelle. Lui qui aimait se replonger dans ce qu’il appelle « ses années », est très émue par cette nouvelle.
« Quand je voulais voir des films des années soixante, je n’avais qu’à venir ici ou à la Boîte noire. Mais quand elle aussi va fermer où est-ce que j’irai chercher mes films? », demande-t-il.
Savoir partir à temps
Bien que l’annonce de la fermeture ait été une commotion pour les habitués, M. Deguire avait préparé depuis longtemps son départ. « Au début, je pensais que nous allions pouvoir continuer jusqu’en 2014, se rappelle-t-il. Puis, en voyant les chiffres de cette année, j’ai su qu’on ne tiendrait pas jusque-là. » Il a donc convoqué ses employés en mars pour les prévenir de la fermeture. « Ils ont tous apprécié être informés à l’avance. Mais, eux aussi avaient remarqué une diminution dans l’achalandage », raconte M. Deguire. Il se dit très fier de son équipe qui, malgré tout, lui est restée fidèle. « Il y a deux choses dont je suis le plus fier à propos de Vidéo Beaubien : mon équipe et notre collection de films », confie-t-il.
S’il prend sa retraite plus tôt que prévu, M. Deguire est loin d’être amère. « Je crois que je pars au bon moment, confie-t-il en souriant. Je n’ai pas attendu d’être trop endetté pour le faire. Si j’étais parti un an plus tard, je ne tiendrais peut-être pas le même discours. »
Outre ses projets personnels, il consacrera ses journées à la généalogie, son nouveau passe-temps. Comme pour le cinéma, c’est par hasard qu’il a découvert cette passion. « C’est un cousin du côté de ma mère qui m’en a parlé au début. J’ai fait un voyage pour l’aider à remplir son arbre généalogique. J’ai eu la piqûre depuis. »
Rémy-Paulin Twahirwa