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Un miracle dans le tambour!

C’était du jamais vu. Tant de neige et de froid en si peu de temps et Noël qui approchait à grands pas. Nous étions le 24 décembre 1958 et le père Noël ne réussirait jamais un tel exploit. Parcourir toute la Gaspésie, muni d’un petit traineau rouge plein de cadeaux et ses quelques petits rennes essoufflés. J’étais convaincu qu’une catastrophe était inévitable. Un Noël sans père Noël! J’avais sept ans et j’avais déjà à cet âge le sens du drame, je dirais du mélo-drame!

Je terminais une partie de « pichenottes ». Je ne gagnais qu’avec ma petite sœur, ma cadette de deux ans. Elle ne semblait pas trop concernée par cette tempête historique que je qualifiais volontiers, dans mes mots, de surnaturelle. Ce qui l’intéressait c’était la poupée Suzie qu’elle recevrait cette nuit même, du père Noël. Mes grands frères eux aussi ne semblaient rien flairer. Ils étaient occupés à préparer les lièvres et la perdrix pour le cipâte. Gelés, les beaux lièvres, aux pieds jaunes munis de coussinets, semblaient empaillés alors que les trois grosses perdrix grises, raidies par le froid, étaient suspendues à un fil de fer dans le vestibule en bois, non chauffé. Le tambour. J’avais terminé ma partie et mes yeux se plongeaient à l’extérieur, on ne voyait ni ciel ni terre. Qu’allait donc faire le père Noël ? Il était 11h du matin. J’étais meurtri.

J’aurais bien donné deux ou trois de mes meilleures cartes de hockey pour que la tempête finisse. Dans la maison, c’était les préparatifs du réveillon. Papa arrivait du camp de bûcherons et pratiquait ses chants pour la messe de minuit. Maman était au poêle depuis le petit matin. Ma sœur Claudette, la plus vieille, était la pâtissière de la maison et elle s’adonnait à le prouver. Pendant ce temps, mon autre sœur Madeleine finissait de décorer l’immense sapin dans le salon, désormais bien trop petit. Mon frère Maurice, l’aîné de la famille travaillait à la boucherie du village soixante heures par semaine. Il aidait beaucoup la famille. Il arriverait en « snowmobile », les bras chargés de victuailles, un peu avant 7h du soir. En attendant, je souffrais en silence l’éventuelle absence de Santa Claus.

Depuis une fenêtre de la cuisine, j’apercevais la neige qui virevoltait de toute part, on ne voyait plus la mer. Je devinais qu’il ventait à fendre l’âme. Cela ne s’arrangeait pas. Même Princesse, mon chien, boudait l’extérieur. J’allais avec elle dans le tambour, afin de vérifier si, au moins, le froid était supportable. J’estimais que oui. En revenant, je croisais le regard des perdrix qui n’en menaient pas large. En plus des trophées de chasse de mes frères, on trouvait en hiver dans cette pièce, un peu de tout, comme si c’était un grenier improvisé. Au printemps, on enlevait les murs du tambour et la galerie reprenait ses lettres de noblesse.

Pour l’instant, bien au chaud dans ma canadienne et mes petites bottes de feutre, j’essayais de trouver une solution. Je m’étais extirpé de la présence ma petite sœur Jojo, qui ne comprenait rien aux histoires des grands. Assis sur un petit banc de bois, fabriqué par mon frère Gaétan, mon chien à mes pieds, je caressais les pattes de velours du plus gros lièvre. Un rituel comme une prière. J’ai dû m’endormir une petite heure, juste assez pour que le miracle se produise. J’ai ouvert les yeux, aveuglé par le soleil qui fendait l’obscurité.

Le vent avait disparu. Je sortis dehors avec Princesse, courir et jouer dans la neige folle, ravi de voir que mon souhait était exaucé. Le père Noël allait bien venir ce soir. On allait lui faire de la place, pelleter la galerie, nettoyer la cheminée, pour qu’il puisse y glisser mon cadeau…et la Suzie de Jojo!

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