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Entrevue avec le shérif des océans, Enric Sala

Photo: Octavio Aburto
Elisabeth Braw - Metro World News

Appelez-le le shérif des océans. Enric Sala, un Espagnol titulaire d’un doctorat en écologie marine, consacre son temps à explorer les océans du monde – et à documenter les dommages que nous, les hommes, y causons.

Il s’agit d’une mission urgente : si nous ne faisons rien pour arrêter le changement climatique, d’ici 2050, la plupart des poissons des océans seront morts. Enric Sala, un explorateur en résidence du National Geographic, rentrait tout juste d’une expédition de plongée au large du Gabon quand nous l’avons rencontré.

Quand vous plongez, songez-vous à la beauté de l’océan ou aux dommages que l’être humain y a causés?
J’ai grandi en regardant à la télé les documentaires de Jacques Cousteau, qui montraient la richesse inouïe des océans. Mais quand j’ai commencé à plonger le long des côtes de l’Espagne, je n’ai rien vu. Puis, quand j’ai plongé la première fois dans une réserve marine où la pêche est interdite, j’ai vu une abondance extraordinaire de vie. J’avais alors 18 ans et je me suis dit : «Wow, toute la mer a déjà dû être comme ça!» J’ai exploré différents endroits qui ont été abîmés, et je peux vous dire que c’est déprimant. C’est là qu’on voit tout ce qu’on a pris aux océans.

Malgré tout, je garde un certain espoir. Je sais que, dans les réserves marines, la vie peut revenir de façon spectaculaire.

Les récifs coralliens sont menacés par le changement climatique. Y a-t-il un petit espoir qu’ils survivent?
Les récifs coralliens ont été frappés de plusieurs façons : par l’acidification des océans, par la surpêche et, indirectement, par le changement climatique. Il restera des récifs dans quelques décennies, mais ils seront rares, très différents et beaucoup moins productifs. On y trouvera beaucoup moins de coraux et une moins grande diversité. Ils sont aujourd’hui comme des forêts; ils finiront par être comme des buissons épars.

Mais y a-t-il un quelconque espoir pour les récifs coralliens, ou faut-il se résigner à les voir dépérir de la sorte?
Je ne suis pas très optimiste sur ce point, mais nous pouvons essayer d’en préserver le plus possible. Au cours des 10 dernières années, nous avons travaillé sur les récifs vierges d’îles lointaines. Ces derniers sont plus résilients au réchauffement planétaire que les récifs où il y a de la pollution et des activités de pêche. Nous sommes en mesure de créer de grandes réserves marines qui pourraient être aussi résilientes. Cela nous aiderait à atténuer certains effets du réchauffement planétaire.

Quelle est la plus grande menace qui plane sur les écosystèmes marins : la surpêche ou le changement climatique?
Il y a plusieurs facteurs : la surpêche, l’acidification des océans et la pollution, le changement climatique et les espèces envahissantes. La surpêche est le phénomène qui s’est produit en premier et qui a eu l’incidence la plus grave. Puis, il y a eu la pollution; ensuite, les espèces envahissantes; et enfin, le réchauffement planétaire.

Aujourd’hui, tout cela a lieu en même temps. À l’avenir, le réchauffement planétaire constituera la plus importante menace, simplement parce que le climat continue de se réchauffer. La surpêche demeure néanmoins un grave problème. Les gens traitent l’océan comme un compte-chèque dont on pourrait sans cesse retirer de l’argent, mais personne n’y fait de dépôt! Nous devons traiter l’océan comme un compte d’épargne, où le principal serait mis de côté. Ensuite, quand la vie reviendrait, comme on l’a vu dans les réserves, cela profiterait à tout le monde.

Les réserves marines peuvent-elles sauver nos océans, ou constituent-elles un simple pansement?
En ce moment, elles sont le meilleur et le plus rentable moyen d’acheter du temps. Tandis que nous essayons d’atténuer le changement climatique et de réduire les émissions de gaz à effet de serre, la meilleure chose que nous puissions faire est de cesser toutes les perturbations humaines dans les océans. Selon moi, les réserves marines s’apparentent davantage à des assurances qu’à des pansements.

Par conséquent, pour lutter contre le changement climatique, il faudrait augmenter de façon importante le nom­­­bre et la superficie des réserves.
Absolument! Actuellement, les zones marines protégées représentent seulement 1 % des océans, et les réserves où la pêche est interdite ne constituent qu’une fraction de ce 1 %. Selon les études scientifiques, au moins 20 % des océans ont besoin d’être protégés afin que des progrès soient réalisés. Nous avons donc un long chemin devant nous.

Des pays jouent-ils un rôle positif en créant et en protégeant des réserves marines?
Oui. Les États-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont plusieurs très, très grandes réserves marines où les choses vont bien. Mais la plupart des pays qui en ont n’en ont que des petites, et de nombreux pays n’en ont pas du tout. La taille moyenne d’une réserve, actuellement, n’est que de 5 km2.

Il existe une célèbre horloge de la fin du monde qui indique l’imminence ou pas d’un cataclysme nucléaire. À quel point sommes-nous près de la fin des océans?
Pour certaines espèces, il est déjà trop tard. Nous ne pouvons plus rien faire. À cause du changement climatique en cours, il est difficile de prédire quand la fin d’un océan surviendra, mais je peux dire que cela se produira au cours de ce siècle. La première étape est la disparition des grands poissons. Puis, les récifs coralliens se dégradent et meurent. À un certain stade, les microbes prennent le dessus sur le reste. Si les choses continuent au même rythme, d’ici 2050, la plupart des poissons du monde auront disparu.

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