Vivre ensemble

Ça crame

CHRONIQUE – Dimanche matin, dans ma chambre d’hôtel de Québec pour un salon du livre, texto de mon amie Caro:

-Benoit commence ses traitements de chimio demain, finalement. Il aimerait te voir cet après-midi, peux-tu?

Le temps de plaquer mes trucs dans mon sac, de retour sur la 20. 

L’impitoyable verdict reçu par mon ami d’enfance, quelques jours auparavant, avait des allures de coups de bazooka en pleine face. Aucune chance de s’en sortir, à moins d’un parfait miracle. En désespoir de cause – et surtout du fait de ses trois kids – Ben tentera néanmoins de déjouer le destin. 

Arrivé sur place, le plus weird des sentiments possibles. Assis sur le divan pour un match des éliminatoires de la LNH, bière à la main, les cinq amis que nous sommes font comme à l’habitude. Une joke après l’autre, bien-être collectif. Superbe moment, comme dab. Mais en silence, un truc me gruge les tripes. Je jette, aux deux minutes, un regard discret du côté de mon chum-condamné: comment, philosophiquement parlant, aborde-t-il l’instant présent? Comment profiter pleinement de celui-ci sachant qu’il s’agit, selon toute vraisemblance, d’un des derniers du genre? Comment tirer profit, joie ou bonheur, sans espoir de pérennité? Quand la fin nous attend au coin de la rue? 

***

Ce souvenir précis, douloureux, m’est venu en tête, ces derniers jours. La faute des nouveaux records de chaleur, confirmant les craintes de l’unanimisme scientifique. 

Le rapport avec Benoit? Si l’analogie revêt ses limites, une interrogation du même acabit me turlupine, façon plus macro: est-il possible d’assurer notre épanouissement individuel sachant notre suite collective? 

Parce que n’en déplaise, l’ensemble des symptômes actuels iront, sans surprise, en s’aggravant: la fonte du bitume empêchant les avions, au Royaume-Uni, de se déposer. Des panneaux de signalisation, partout en Europe ou presque, qui se déglinguent à grands coups de chaleur. Idem pour les mobiliers de jardin et autres cossins en plastique. Le sud de la France qui crame. Le pollen, névralgique pour nos cultures, qui s’affecte de la hausse des Celsius. Au Québec même, des lacs qui se réchauffent plus vite qu’ailleurs, laissant en pan leur biodiversité.

Le début, donc, de la catastrophe maintes fois annoncée. Par exemple par le GEIC, lequel y allait au printemps dernier de l’ultimatum par excellence: si rien n’est fait d’ici trois ans, les copains, le point de bascule sera atteint. Et basta. 

La réponse québécoise et canadienne? S’entêter d’un absurde Troisième lien – le ministre Caire offrant même de mourir pour la cause – et l’autorisation du projet Baie du Nord permettant l’extraction de «pétrole propre», aux dires du ministre Guilbeault, lequel repousse chaque jour les limites du concept de haute trahison. 

Sachant ce qui précède, le bonheur, on le mange comment, dites? Vivre quotidiennement au bord du précipice en faisant l’innocent? Chercher à s’inscrire dans le livre des Records Guinness, catégorie «aveuglement volontaire»? Regarder nos enfants dans les yeux et leur dire: t’en fais pas mon ti-pit, nos dirigeants ne laisseront pas la planète cramer? 

Parce que si perdre un combat est une chose, refuser de l’engager par lâcheté et stupidité en est une autre. 

Benoit, lui, aura (au moins) tenté le coup. 

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