Les Jeux du S.O.S.
Je m’en souviens comme si c’était hier. Aux demi-heures, à la télé de Radio-Canada, il y avait la voix de René Lecavalier qui nous rappelait que c’était «les Jeux de la 21e Olympiade». C’était en juillet 1976. C’était ici, à Montréal.
J’avais 14 ans. Puisque je n’avais pas trouvé de job d’étudiant, tout ce qu’il me restait à faire pendant mes vacances, c’était suivre les Jeux olympiques à la TV. Des Jeux qui se déroulaient à quelques rues de chez nous, mais qui auraient tout aussi bien pu se passer en Chine tant ils m’étaient inaccessibles vu la faiblesse de mes moyens financiers.
Je m’étais alors donné pour mandat de ne rien manquer. Rien, pas la moindre minute. De la pure folie. Même mes pauses pipi étaient synchronisées avec les pubs… Donc, de 7 h le matin à 23 h le soir, chaque jour, je jouais à l’analyste expert-en-tout en me promenant d’un site de compétition à l’autre à partir de mon moniteur privé : une TV Sanyo 12 pouces noir et blanc avec un tampon de S.O.S. boudiné au bout de l’antenne. Ça rendait le signal plus net. Ne me demandez ni pourquoi ni comment, mais le truc fonctionnait. J’imagine qu’avec un tampon de S.O.S., tout est toujours plus net.
Après quelques jours de vigile ininterrompue, j’ai eu à faire face à un dilemme embêtant. La voisine d’en face était venue m’offrir un billet pour assister à un match de volley-ball au Centre Paul-Sauvé. Un match de qualif, bien entendu, mais quand même. C’était entre la Pologne et je ne sais plus trop quel autre pays. Même si ça m’embêtait d’abandonner mon record d’assiduité, je n’avais pas d’autre choix que d’y aller.
De cet après-midi, je me souviens de plein de choses. D’avoir serré la pince d’un Pierre Elliott Trudeau vachement décontract avec sa chemise rose à manches courtes et sa cravate défaite. Du Russe qui était assis près de moi et qui avait bu une vingtaine de verres de Coke sans reprendre son souffle. Et sur le terrain, j’avais vu un formidable joueur polonais – le numéro 5, me semble – qui m’avait montré qu’il y aurait désormais d’autres athlètes que Guy Lafleur pour me faire triper.
De retour à la maison, en reprenant mon poste devant mon moniteur coiffé de son S.O.S., j’avais eu la franche impression que toutes ces images resteraient gravées dans ma mémoire longtemps. Nous voici 35 ans plus tard, et elles y sont toujours. Maudit que le temps passe.
• • •
Rencontrée à Cape Cod : une belle vieille madame aux yeux gris-bleus d’au moins 90 ans qui se rappelait avec émotion de sa dernière visite à Montréal… à l’Expo 67! «Jusqu’à la fin de ma vie, je pense que je n’oublierai jamais ça», qu’elle a dit. On vous croit, madame, on vous croit…
– Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles de Métro.