Montréal

La noblesse

Chaque mardi, la journaliste et animatrice Julie Laferrière et l’humoriste, animateur et illustrateur Pierre Brassard posent un regard original sur les usagers du transport en commun.

Extérieur de la station Saint-Laurent. Ligne 55, direction nord. Jeudi, il est 16 h 40.

Nous nous situons à des années-lumière de l’heure du lunch, et pourtant, par manque de temps et surtout d’organisation, je n’ai rien avalé depuis la toast de 7 h ce matin. Quiconque souffre d’hypoglycémie sera empathique à l’état dans lequel je me trouve. État pouvant rappeler la hyène enragée et/ou Ma Dalton, la capine de travers, menaçant tout un chacun d’un .12 tronçonné.

Dans ce contexte, on pourrait dévorer n’importe quoi, des clous jusqu’aux bouts de bois. Reste que malgré l’urgence il est conseillé d’éviter les quincailleries. J’opte alors pour le dépanneur du métro Saint-Laurent et je jette mon dévolu sur un gros sac de noix. Comme un écureuil anxieux, la bouche et les joues remplies à craquer, je sors de la station et me dirige vers l’arrêt d’autobus. Un homme, de toute évidence sans abri, assis non loin sur une couverture de laine humide, flatte son chien. Il me remarque et m’interpelle.

«Madame, t’as-tu vingt-cinq cennes S.V.P.?» Il pourrait avoir la trentaine comme la soixantaine tant la vie l’a malmené. Mais je vois à sa chevelure fournie et à la jeunesse de ses mains qu’il n’est pas vieux. Du moins quand on calcule la vieillesse en nombre d’années. Je suis vraiment désolée, car je n’ai pas d’argent sur moi. Pour rattraper le coup, je lui demande s’il a faim. Ce à quoi il acquiesce. Je lui tends alors énergiquement ma collation, heureuse d’avoir trouvé une alternative à l’absence de liquidité. «T’es ben fine, mais j’pourrai pas faire grand-chose avec ça», dit-il en m’adressant un sourire aussi sincère… qu’édenté! En fait, une seule petite canine a résisté. Plantée au milieu d’une surabondance de gencives, elle semble monter la garde devant un royaume déjà conquis. J’ai une boule dans la gorge. Il sent ma tristesse et soutient mon regard avec une incroyable bienveillance. Il m’incombe totalement de lui venir en aide, et c’est lui qui prend soin de moi. C’est bouleversant. Car je peux vous assurer que dans ces yeux-là, il y a toute la noblesse du monde. Je me suis éloignée lentement en reculant. Ce faisant, j’ai senti le besoin de le remercier et, surtout, de le vouvoyer.