Dénoncer à voix haute
À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, mardi, des militantes du Centre d’éducation et d’action des femmes (CÉAF) prendront la parole, à voix haute et unies dans l’espace public, pour dénoncer le harcèlement de rue.
L’action s’intitule Prêter l’oreille. Conçue par l’artiste Sophie Castonguay, l’œuvre collective consiste, dans un premier temps, à enregistrer des voix de militantes récitant des énoncés de prise de position contre le harcèlement de rue et à en faire un montage d’une trentaine de minutes.
Mardi, les femmes intéressées à participer à l’action pourront télécharger cette bande sonore sur leur lecteur Mp3 et joindre leur voix à un collectif de femmes touchées par le sujet. Toutes réciteront à voix haute les phrases qu’elles entendront dans leurs écouteurs. Ensemble sur la place Émilie-Gamelin.
«On a choisi cet enjeu cette année à la suite du tollé causé par les événements à Cologne [ndlr : des centaines d’agressions sexuelles ont été rapportées le soir du Nouvel An dans cette ville allemande]. Ici aussi, on vit du harcèlement de rue. On veut brasser la cage et s’approprier cette lutte», explique Audrey Simard, travailleuse au Centre d’éducation et d’action des femmes de Montréal.
Métro est allé jeudi dernier à la rencontre des militantes, au moment de l’enregistrement de la bande sonore, pour leur demander quelle phrase du montage résonnait le plus pour chacune d’elles. Voici leurs réponses.
«Dans ce monde idéal, nous n’aurons plus à nous battre pour l’égalité hommes-femmes. Nous vivrons dans une société égalitaire. Nous n’aurons plus besoin de faire ce que nous sommes en train de faire présentement.»
Pour Cécile Murray, «[le harcèlement de rue], ça part de l’idée que les femmes sont des choses et qu’elles ont été assignées à vivre dans un cocon. Qu’elles étaient des êtres à protéger. Mais quand elles se retrouvent dans l’espace public, là, on peut leur dire n’importe quoi, leur manquer de respect. Parce qu’elles ne veulent pas rester à la maison.»
«La honte me paralyse.»
«C’est pas que j’aie honte, confie Carole Michel. Ce qui me paralyse, c’est le reflet de la société. Que ça soit honteux. Que ça soit toujours ta faute [quand tu te fais harceler].»
«C’est une forme de contrôle, ça cherche à m’exclure de l’espace public.»
Lise Dugas croit qu’«on devrait être capable de se promener dans la ville sans être accompagnée. Autrement, ça brise notre spontanéité et notre créativité. Ça bloque quelque chose en nous, de toujours avoir à penser : «Comment est-ce que je vais me vêtir?».
«Le harcèlement ciblant les femmes se répand comme une traînée de poudre. Il court les rues du monde entier, il traîne dans les corridors, il rôde autour des centres jeunesse. Dans le métro, l’autobus, les parcs… Partout où je passe.»
«Ce que j’ai remarqué, c’est que les hommes occupent l’espace public, observe Louise Miller. Mais les femmes, on ne l’occupe pas. On circule, on va du point A au point B et on se dépêche de le faire. Ça me dérange bien gros. Je suis franchement écœurée de ça.»
«Le harcèlement de rue n’a pas de couleur. Il n’a ni classe sociale, ni nationalité, ni religion.»
«Je dirais aussi qu’il n’a pas d’âge», ajoute Louise.
«Femmes et hommes, nous partageons l’espace.»
Sylvie cite l’exemple d’un homme qui s’assoit dans l’autobus et qui prend beaucoup de place. «Toi, t’es à côté, tu te dis : “Heille, j’ai payé le même prix!” Lui a le droit de prendre [tout] l’espace, et moi, je ne suis rien? Ça me dérange énormément.»
«Dans ce monde que nous voulons, nous pourrons marcher le soir, la tête haute, libres et fières, la jupe courte ou longue, peu importe. L’esprit tranquille, sans peur. J’irai où je veux, à toute heure du jour et de la nuit, sans crainte de me faire écœurer.»
Selon Marie-Jacques Samson, qui aime marcher le soir en ville, «j’ai l’impression que, des fois, on se fait siffler davantage le soir que le jour. Il n’y a pas beaucoup de dames qui osent sortir le soir. Beaucoup ont peur.»
Avoir une voix a des impacts
«Quand on s’exprime, on n’est plus sifflables, avance Sophie Castonguay, l’artiste à qui on doit l’action Prêter l’oreille. La femme qui se fait siffler dans la rue se fait chosifier parce qu’elle n’est pas un sujet parlant. Mais aussitôt qu’elle se retourne et dit : “Heille, t’es l’ami de mon frère!», elle devient sujet. Elle s’affiche publiquement comme quelqu’un qui a une vie, et non comme un corps désirable.»
Mme Castonguay souligne par ailleurs que le même enchaînement logique s’applique à ceux qui abordent des inconnues de façon non sollicitée ou qui commettent du harcèlement de rue. «C’est parce qu’il est anonyme qu’il me siffle. Mais si c’est mon voisin, ou si je connais son boss, il va arrêter de me siffler.»
Prêter l’oreille
Mardi à 11 h 45
Place Émilie-Gamelin
Pour participer: 514-524-3901