La maudite machine
J’aime les humains. Bon, OK, je n’affiche pas une ferveur égale pour tout le monde, mais, chose certaine, si j’ai à choisir entre l’humain et la machine, je prendrai toujours la bibitte à humeur. Simple question de connivence et de solidarité.
Ainsi, je préférerai toujours les réceptionnistes aux répondeurs automatisés. Moi, appuyer sur le 1 pour ensuite faire le # pour finalement échouer dans une boîte vocale, ça m’énerve. Et ne me parlez pas des guichets automatiques que les banques essaient de nous enfoncer dans le fond de la gorge depuis toujours, j’haïs ça. Toutes ces patentes ne servent qu’à une chose : éliminer des jobs. Alors…
Jusqu’à tout récemment, j’aimais bien ma succursale bancaire. En y entrant, on prenait un ticket et, sagement assis sur une des nombreuses chaises mises à notre disposition, on attendait que notre numéro apparaisse sur le tableau. Là, une sympathique caissière avec un sourire gros comme ça s’oc-cupait de nous. Tout simple. Un bon matin, la distributrice à tickets a mystérieusement cessé de fonctionner. Après quelques jours d’un bordel qui semble maintenant avoir été orchestré de A à Z, on a choisi de remplacer la quinzaine de fauteuils par un superbe labyrinthe fait de cordons et de poteaux pour nous faire attendre debout à la queue leu leu. C’est supposé accélérer le service aux caisses. Ah bon… J’ignorais qu’attendre debout plutôt qu’assis pouvait jouer sur la vitesse des transactions au comptoir. On nous a é-v-i-d-e-m-m-e-n-t rappelé qu’il y avait quatre guichets automatiques dans l’entrée. C’est tellement pratique, voyez-vous… Merci, dieu des banques, d’y avoir pensé pour nous. Pour «humaniser» le nouveau processus d’attente, on a parqué au bout du labyrinthe à rat une joviale préposée à la circulation. De bonne humeur, vous dites? Tonitruante comme un klaxon et du genre à nous faire un «high-five» en nous laissant filer vers le comptoir.
L’histoire qui suit est arrivée avant Noël. J’étais dans la file, et ça allait bientôt être mon tour. Tout juste devant moi, il y avait une cliente qui, si mon évaluation est bonne, devait avoir dans les quatre-vingts ans. La dame se plaignait de la nouvelle procédure. «Moi, j’aimais mieux ça avant, quand on pouvait s’asseoir.» Et la préposée-klaxon de rétorquer : «Ben, pour le monde comme vous (!), on a gardé trois chaises. Allez vous assire, j’va vous appeler quand ça va être votre tour ma « p’tite » madame.»
La dame est donc allée s’asseoir. En passant, elle n’était pas petite. Une minute plus tard, gros max, elle est revenue reprendre sa place dans le rang. Vous savez, souvent, à cet âge-là, on a peur. Peur de manquer l’appel, peur de se faire voler sa place. Et peut-être même peur de se faire voler tout court. La gueularde a alors repris le crachoir. «Je l’sais que vous aimiez plusse ça avant, mais ça, c’est le passé. Là, faut être positif pis regarder en avant», qu’elle a sermonné en me lâchant un clin d’œil qui se voulait complice. Hum, non merci. Tout en ajoutant, c’était prévisible : «Si vous voulez apprendre comment marchent les guichets dans l’entrée, m’en va vous l’montrer…» Le beau portrait. Une personne âgée qui se fait parler d’un avenir qui lui échappe inexorablement et une employée de banque qui vante l’efficacité d’une machine qui va éventuellement lui faire perdre sa job et probablement aussi celle d’une collègue… Comment elle disait, déjà? Ah oui. «Là, faut être positif pis regarder en avant…»
– Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles de Métro.