Le chien de Pavlov ne salive plus à l’idée de dénoncer
Bien qu’elle sévisse au Québec depuis 15 ans, la plupart d’entre nous n’ont entendu parler de la secte Lev Tahor que récemment. Dans une récente chronique, Normand Lester dénonçait le mutisme de la gauche bien-pensante devant les horreurs associées à cette secte, disant de ces «intellectuels larmoyants» qu’ils sont aveuglés par un «omniculturalisme» les empêchant d’avoir un esprit critique face aux groupes juifs ou musulmans. Il y accusait aussi le Conseil du statut de la femme de regarder dans l’autre direction.
Si le conseil ne s’est pas prononcé sur ce cas en particulier, il est faux de dire qu’il se met la tête dans le sable quant il s’agit de violences faites aux femmes et aux enfants dans le cadre de pratiques religieuses ou culturelles. Il a récemment déposé une étude sur les crimes d’honneur. Il fallait voir l’accent que devait mettre sa présidente, Julie Miville-Dechêne, sur le fait que cette question n’avait rien à voir avec la «charte des valeurs».
Pourquoi? Parce que dans la foulée d’un débat qui a dérapé, certaines personnes s’adonnent à toutes sortes d’amalgames et voient dans l’excision des jeunes filles, les mariages forcés ou les tests de virginité la preuve du bien-fondé du projet de loi 60, faisant fi du fait que cette loi n’aura aucune incidence sur ces pratiques barbares, ignorant qu’elle aura plus d’impact sur des personnes intégrées que sur des intégristes.
Quant à la gauche bien-pensante qui refuserait de dénoncer les Lev Tahor, j’ai un début d’explication. Ce genre de nouvelle ouvre très souvent la porte à des réactions antisémites, islamophobes ou tout simplement racistes. Une secte, c’est-à-dire un groupe en marge des courants religieux dominants, est incriminée et voilà que c’est à toutes les personnes de confession juive que l’on demande de «retourner dans leur pays». Évidemment, cela ne devrait pas nous empêcher de parler de ces horreurs et de les dénoncer. Mais il faut le faire avec discernement. Qu’on interviewe le ministre «de la charte» lorsqu’on apprend qu’une mosquée subventionnée est fichée par le FBI (un dossier relevant de la sécurité et/ou de la fiscalité) me fait perdre espoir en notre capacité à faire cette si importante part des choses.
À titre de représentante informelle de la gauche bien-pensante (c’est de l’autodérision), j’ai toujours dénoncé farouchement l’abus et la discrimination dont peuvent se rendre coupables les groupes religieux. Dans le climat actuel, ça me tente moins. Pas pour occulter les «dérives du multiculturalisme», mais pour éviter les débordements, pour éviter d’avoir à rappeler l’importance de faire la distinction entre un méchant groupuscule intégriste qui semble occuper toute la place dans notre imaginaire et une majorité de croyants inoffensifs.
Cette généralisation à des fins idéologiques, c’est du renforcement négatif de mon envie de combattre. Par conditionnement, j’ai perdu goût à la dénonciation. Dommage, parce que l’idéal, vraiment, serait que nous nous mettions tous ensemble pour dénoncer les intégrismes, quels qu’ils soient.
Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles de Métro.