Répondre aux attentes
L’an passé, à peu près à cette période de l’année, j’ai appris au détour d’un potinage qu’il arrivait à Amir Khadir de fumer la cigarette. Je ne sais pas ce que j’ai trouvé le plus contradictoire dans tout ça. Le fait qu’un médecin s’adonne à une activité nocive pour la santé ou qu’un activiste de gauche cède aux pressions d’une industrie pas propre maintenue en vie par de puissants lobbys? Mais bien que la santé de mon député provincial me préoccupe et que je lui souhaite de se défaire de cette vilaine manie, je me suis réjouie qu’il soit possible pour un humain de contenir autant de contradictions.
Le monde a tendance à être tellement ce qu’on lui demande d’être que j’apprécie à sa pleine valeur notre capacité à ne pas être tout le temps ce qu’on attend de nous. L’être humain est tellement plus complexe que ça, et tellement beau dans cette complexité.
Cette semaine, un chroniqueur s’étonnait que l’organisme Québec Inclusif tienne un cocktail de financement dans un bar alors que l’islam interdit la consommation d’alcool à ses fidèles. Évidemment, tous les musulmans (comme tous les chrétiens, d’ailleurs) ne suivent pas le dogme à la lettre, et parmi ceux qui le suivent de plus près, certains semblent accepter l’idée que se trouver dans un débit de boissons ne constitue pas une entrave à leur religion. Or, on aurait dit que mon collègue eût préféré que tous les musulmans soient exactement comme il se les imagine, c’est-à-dire dans leur acception la plus effrayante, la plus radicale.
Il est évidemment rassurant de savoir exactement à quoi ressemblent nos ennemis imaginaires, de ne les imaginer que sur un mode binaire qui laisse peu de place à l’humanité que pourrait leur conférer l’arbitraire. Parce que avoir des défauts, c’est aussi avoir la qualité d’être humain, et l’humanité appelle à la compassion, et ça, c’est difficile. J’imagine que notre étonnement devant la diversité ne sert pas uniquement à encadrer nos craintes, mais qu’il répond aussi à un simple manque d’imagination pour concevoir que Gab Roy puisse parfois faire des choses intelligentes, que Joël Legendre soit bitch à l’occasion, que Mandela puisse ne pas être parfait ou qu’Amir Khadir fume.
Je n’ai pas assisté à l’événement de Québec Inclusif, mais on me dit qu’il contenait des juifs, des athées, des musulmans avec voile, des musulmans sans voile, des pure laine francophones de souche, des souverainistes, des Arabes pas musulmans et même un membre des Alcooliques Anonymes. Tous étaient, paraît-il, en train de ne pas répondre, d’une manière ou d’une autre, à ce que l’on attendait d’eux.
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