Culture

Oscars 2019: Le combat des films

Oscars 2019: Le combat des films
Photo: Danny Moloshok/AP

On y est. Dimanche, à Hollywood, sera remis l’Oscar du Meilleur film. Faute d’avoir été invités à la somptueuse cérémonie, sept de nos journalistes se portent à la défense de chacun des nommés. Les chanceux ont pu plaider pour leur œuvre préférée et les moins fortunés (ou retardataires) sont restés coincés avec des longs métrages qu’ils ont plus ou moins appréciés. Reste que cette tâche n’a pas été prise à la légère: on sait bien que l’Académie attend patiemment le combat des films de Métro avant de couronner un roi. Que le meilleur gagne!

A Star Is Born
Arrêtez votre lecture à ce bloc de texte : c’est le film tragicomusical A Star Is Born qui remportera l’Oscar le plus important de la soirée. Et voici pourquoi : un Bradley Cooper parfaitement campé dans son rôle (et dans la chaise du réalisateur) qui chante son rock avec l’aisance de Bon Jovi. Et une Lady Gaga qui s’époumone avec plus de beauté, de délicatesse et d’émotion que six Ginette Reno combinées. C’est pour la qualité des chansons originales du film (Shallow est en tête des palmarès depuis sa sortie), pour sa fin plus qu’arrache-cœur, pour la chimie et l’amour véritable entre les deux acteurs principaux et pour son histoire simple, mais efficace, que le long métrage sera récompensé. Pas besoin d’effets spéciaux. Parfois, un chapeau de feutre, une bouteille de whisky (ou 35) et une voix légendaire suffisent. Camille Lopez

Black Panther
La compétition semble bien frêle face à Black Panther et au 1,35 G$US qu’il a ramassé au box-office. Les records ne vous convainquent pas? Que dites-vous du prix SAG pour la meilleure distribution, l’indice par excellence pour prédire le grand gagnant des Oscars? C’est aussi la preuve que les efforts collectifs valent plus que le talent d’un seul acteur (Bohemian Malekdy). Ouvrez les yeux : l’Académie voulait créer la catégorie du Film le plus populaire juste pour pouvoir remettre un Oscar au long métrage de Ryan Coogler. Elle ne ratera pas non plus sa chance de récompenser Marvel pour l’ensemble de son œuvre. Black Panther n’avait pas à être tourné en noir et blanc pour prouver que c’était une œuvre d’art (Roma). Bref, bonne chance avec vos histoires remâchées ou qui déforment l’histoire, mais Black Panther reste invincible. Carine Touma

BlacKkKlansman
Le temps où les films porteurs d’un message politique assumé n’avaient aucune chance aux Oscars est révolu et le premier à en profiter sera assurément BlacKkKlansman. Spike Lee (Malcolm X, Do the Right Thing) tirera profit du fait que l’Académie tente de s’excuser pour les gifles infligées par le passé aux artistes noirs. Oubliez Mahershala Ali et Viggo Mortensen : le seul duo « biracial » qui a réellement crevé l’écran en 2018 est celui formé du charismatique John David Washington et d’Adam Driver. Ce dernier fait un travail d’acteur admirable en jouant un juif qui incarne un Noir infiltrant le Klan en se faisant passer pour un Blanc-on-ne-peut-plus-blanc. On applaudit la pop star Lady Gaga, qui joue avec brio une pop star gênée. On entendra le joli thème de BlacKkKlansman maintes fois dimanche, car le film et son réalisateur repartiront avec plusieurs statuettes. Carine Touma

Bohemian Rhapsody
Sans surprise, c’est le film biographique sur le légendaire groupe Queen qui sera sacré meilleur film. Pourquoi? C’est simple : TOUT LE MONDE aime Queen. Le film montre bien à quel point la musique de Freddie Mercury et de sa bande est rassembleuse. Et comme l’Académie aime le consensus, le choix est logique. Tant qu’on oublie le réalisateur… En plus, les nominations pour les Oscars sont presque identiques à celles des Golden Globes. Et Bohemian Rhapsody a remporté le prix du Meilleur film aux Globes. Un deuxième trophée de Meilleur acteur à Rami Malek serait bien mérité aussi. Il y a quelque chose de spécial avec ce groupe et sa musique. Si – et c’est montré dans le film – l’accueil critique a d’abord été négatif, Bohemian Rhapsody, la chanson, est aujourd’hui reconnue comme un chef-d’œuvre. Est-ce que ce sera pareil pour le film? À suivre… Philippe Lemelin

Green Book
Meilleure gaffe (s’excuser pour avoir prononcé le N word sans mauvaise intention pendant la promotion), Meilleur tweet déterré le plus gênant («Des musulmans du New Jersey ont célébré l’effondrement des tours jumelles») et Film le plus enjolivé (selon la famille du pianiste Don Shirley): Green Book a remporté le combat des Oscars de la controverse… mais va aussi triompher dimanche! En effet, le long métrage remplit les deux bols d’une dramédie. D’abord, l’éternelle nécessité de montrer l’Amérique ségrégationniste des années 1960, des arrestations arbitraires au bord de la route aux interdictions de se mêler aux Blancs. Ensuite, un duo bluf­­fant qui nous fait rire – la scène du PFK! – tout au long du road trip: Mahershala Ali, le musicien raffiné et virtuoso qui n’a pas besoin de chanter (allô Rami, Lady et Bradley), et Vi(King)ggo Mortensen, le chauffeur-garde du corps à la gouaille brooklyno-italienne et à l’élasticité de manières (et d’estomac) attachantes. Baptiste Barbe

Roma
«Netflix and chill», c’est fini; place à «Netflix and win»! Roma, chef-d’œuvre du réalisateur Alfonso Cuarón, deviendra dimanche le premier film produit par Netflix à remporter la récompense suprême aux Oscars. Une page d’histoire qui s’ajoutera à la flopée de récompenses obtenue par le long métrage mexicain. Le plus ironique là-dedans, c’est que Roma est probablement le film le moins «Netflix» qu’on puisse imaginer. Tourné en noir et blanc dans un mélange d’espagnol et de mixtec, Roma privilégie une construction en crescendo, parfois lente, qui mène à des moments de grâce sur grand écran. Parce que les Oscars récompensent le meilleur du cinéma et non juste les effets clinquants (allô Black Panther et Bohemian Rhapsody), Roma va l’emporter. En cette ère trumpienne, ce sera diablement agréable de voir un film mexicain rafler la plus grande récompense culturelle américaine. Benoit Valois-Nadeau

The Favorite
C’est écrit dans le ciel dans le titre de ce film qu’il sera le favori de la soirée de dimanche, après avoir récolté plusieurs trophées aux BAFTA. L’Académie pourra enfin faire preuve d’audace et d’originalité en remettant des honneurs absolument mérités à cet excellent film de Yorgos Lanthimos (Le homard, La mise à mort du cerf sacré). En racontant brillamment les jeux de pouvoir et de séduction autour de la reine Anne au début du XVIIIe siècle, La favorite revisite les codes de la comédie avec couleur, aplomb et une délicieuse absurdité. Dans cette année post #MeToo, ce film mérite d’autant plus d’être récompensé pour le jeu impeccable et mordant de ses trois actrices, Emma Stone, Rachel Weisz et Olivia Colman, qui interprètent des femmes de tête, futées, effrontées et décomplexées. Marie-Lise Rousseau

Vice
Homme de l’ombre de la présidence de George W. Bush et artisan des pires machinations politiques, Dick Cheney est présenté sous son jour le plus diabolique dans le film Vice, réalisé par le génie derrière Anchorman, Adam McKay. De loin la proposition la mieux réalisée et la plus inventive des films en lice aux Oscars cette année, Vice a tout pour lui : la performance bouleversante de Christian Bale dans le rôle de Cheney est hypnotisante et effrayante, en plus d’être appuyée par le stoïcisme d’Amy Adams, qui joue Lynne, la femme de Cheney. Mordant, drôle, poignant : les superlatifs manquent pour décrire ce récit bien ficelé où les parallèles ne manquent pas avec l’administration de Donald Trump. Au cœur du film réside l’avertissement sourd, mais impossible à ignorer, que les fondations de l’ordre social et politique de la plus grande démocratie du monde ne tiennent pas à grand-chose. Alexis Boulianne