Culture

Amazing Grace: moment de transcendance avec Aretha

Amazing Grace: moment de transcendance avec Aretha
Photo: Entract Films

En assistant à l’enregistrement du mythique album double Amazing Grace d’Aretha Franklin lors de deux soirées de janvier 1972, les centaines de personnes présentes à la New Temple Missionary Baptist Church de Los Angeles ont vécu un véritable moment de grâce. Près de 50 ans plus tard et plus de six mois après le décès de la «reine de la soul», le documentaire Amazing Grace donne un accès inédit à ce moment privilégié.

«“Grâce” est le bon mot… C’est certainement transcendant, car on est entièrement immergé dans ce film», affirme d’emblée le co-réalisateur­ d’Amazing Grace, Alan Elliott, qui a achevé le travail entamé par l’acteur et cinéaste Sydney Pollack à l’époque.

Sans entrevue, ni voix hors-champ, le docu nous plonge directement au cœur des deux soirées d’enregistrement. Seules quelques phrases apparaissent à l’écran au début pour nous remettre en contexte: Amazing Grace s’est vendu à plus de deux millions d’exemplaires aux États-Unis et il s’agit de l’album gospel le plus vendu de tous les temps.

«Les grands artistes réussissent à nous donner l’impression de les connaître intimement. C’est ce qu’Aretha fait dans ce film, même en ne disant pas un mot. À travers ses chansons, on imagine ce qu’elle ressent», –Alan Elliott, co-réalisateur d’Amazing Grace

Les images sont loin d’être parfaites, mais elles donnent l’impression d’être là, ce qui était primordial pour Alan Elliott.

«Le plus important était de rester fidèle aux images. Je ne me suis pas inquiété de la mise au point ou des mouvements de caméra. Ma priorité était qu’on ait le sentiment d’être présent. Il y a plusieurs longs plans, qui font en sortent qu’on est rivés à ce qui se passe. Si j’avais fait un montage plus serré, j’aurais perdu l’émotion de la musique.»

Jamais on ne se sera senti aussi près de la «reine de la soul», même si, entre ses chansons, elle ne dit pas un seul mot. Mais pour chanter, elle chante! Pleinement, intensément, passionnément. Sa voix en or impose parfois un silence religieux dans la salle – nous sommes à l’église, après tout –, tandis qu’à d’autres moments elle suscite des cris de joie et d’admiration spontanés et incontrôlables dans le public. En tout temps, elle ensorcelle la foule.

L’émotion qu’elle suscite culmine au milieu du film, dès les toutes premières notes de la fameuse chanson à laquelle l’album et le documentaire empruntent leur titre. Même les dizaines de choristes derrière elle ne tiennent plus en place. Un d’entre eux essuie carrément les larmes qui coulent sur son visage, tandis que le révérend James Cleveland, qui l’accompagne au piano, se recueille la tête entre les mains. Le moment est bouleversant.

«Vous n’avez encore rien entendu. La deuxième partie est bien meilleure», lance à la blague M. Cleveland une fois la chanson terminée. Ce dernier ponctue la représentation de courts sermons spirituels.

Cette deuxième partie dont il parle a été enregistrée le lendemain, devant un nouveau public. Tout au fond de la foule, on reconnaît deux visages : ceux de Mick Jagger et de Charlie Watts, des Rolling Stones.

Ces derniers semblent être les seuls dans le public à réaliser qu’ils sont filmés. «C’est drôle, Joe Boyd, un des producteurs du film qui était là en 1972 lors de l’enregistrement, a dit que seul Mick Jagger était conscient qu’il y avait des caméras. Et c’est vrai! Les autres ne s’en rendaient pas compte; ils étaient complètement absorbés par la performance. Ils vivaient l’instant présent.»

Visibles dans le documentaire, ces caméras chargées de capter cet instant de grâce bougent frénétiquement, zooment sur le visage crispé par l’émotion et couvert de sueur de la chanteuse, captent toute l’intensité du moment, la fébrilité des spectateurs et l’électricité palpable dans l’air.

 

Parcours semé d’embûches
Les nombreux obstacles qui se sont dressés sur le chemin d’Alan Elliott avant qu’il puisse finalement diffuser son documentaire auraient pu avoir raison de lui. Mais sa détermination à mener à terme le projet était inébranlable, c’est le moins qu’on puisse dire.

«J’ai toujours su que le film finirait par sortir, je ne sais pas pourquoi. J’ai toujours cru que le film était trop important pour que quiconque l’empêche d’aboutir», explique-t-il.

Résumons la saga. Au début des années 1970, Sydney Pollack a reçu le mandat d’immortaliser sur pellicule l’enregistrement d’Amazing Grace afin d’accompagner la sortie de l’album d’un long métrage.

Or, un pépin technique a fait en sorte que la bande-son et la bande vidéo n’étaient pas synchronisées. À l’époque, impossible de régler le problème. L’enregistrement a donc été tabletté pendant des années.

Alan Elliott, compositeur et producteur de musique bien en vue à Hollywood, a toujours été un grand fan d’Aretha Franklin. «J’ai grandi en écoutant cet album», dit-il. À plusieurs reprises, il a eu des discussions au sujet de l’enregistrement avec le cinéaste oscarisé en 1986 pour Out of Africa. Peu avant son décès, en 2008, ce dernier lui aurait dit : «Je pense que tu devrais finir le film», rapporte Alan Elliott.

«Je lui ai répondu que je le finirais.» Mais nouveau hic: le coût exorbitant des droits de diffusion qu’il a dû racheter à Warner Borthers l’oblige à hypothéquer sa maison. Qu’à cela ne tienne, il fallait finir ce docu coûte que coûte.

«J’étais très déçu comme fan de musique que la compagnie ne mesure pas la valeur de ces images. Je sais à quel point ce moment était sacré, ça me rendait très triste. Je sentais que j’étais la seule personne à m’en soucier, que si je ne le faisais pas, personne ne le ferait. Donc je devais le faire», –Alan Elliott

Alan Elliott n’était pas au bout de ses peines. «Quand j’ai eu les images, j’ai découvert que Sydney Pollack n’avait pas vraiment travaillé dessus.» Ainsi, il a découvert le problème de synchronisation, que les technologies modernes ont permis de corriger, non sans difficulté. «J’ai dû tout faire à partir de zéro», résume-t-il.

Dernier obstacle, mais non le moindre: lorsqu’Alan Elliott a enfin été prêt à diffuser le fruit de son labeur, en 2011, Aretha Franklin l’a poursuivi en justice. Le même scénario s’est reproduit quatre ans plus tard, alors qu’il allait projeter Amazing Grace en primeur mondiale au Festival du film de Telluride.

Pourquoi ce refus de la chanteuse? Le mystère reste entier. «J’ai pensé que je comprendrais un jour, mais c’est comme dans le film, elle ne dit rien.» Le co-réalisateur a cependant sa petite idée au sujet de ce qui aurait pu déranger Mme Franklin : «Je suis convaincu qu’elle était en colère à l’époque que le film ait connu des ratés, car ça l’a empêchée de devenir une star de cinéma. Dans ces années-là, Diana Ross l’est devenue avec Lady Sings the Blues, tout comme Barbra Streisand avec The Way We Were. Aretha n’a pas eu cette chance. Aussi, elle devait savoir qu’il s’agissait d’un moment de musique incroyable. À quel point ça a dû être frustrant pour elle que tout ça tombe à l’eau, juste parce qu’ils ont manqué l’audio?»

Après le décès de la «reine de la soul», en août dernier, sa succession a finalement donné le feu vert à Alan Elliott.

Comment se sent-il de pouvoir enfin diffuser son documentaire? «C’est vraiment mieux que de le jouer dans mon bureau! lance-t-il, visiblement enthousiaste. Pendant des années, j’ai dit aux gens : “Attendez de voir ça, c’est génial.” Ils avaient presque pitié de moi – le pauvre type dans son bureau qui parle de son film sur Aretha Franklin. Donc, ça fait du bien, c’est gratifiant de lire les critiques et de recevoir des témoignages de gens émus par le film.»

Amazing Grace
En salle dès vendredi.