Culture

Aba & Preach: rire de tout, avec tous

Aba & Preach: rire de tout, avec tous
Photo: Josie Desmarais/MétroAba Atlas et Erich «Preach» Étienne.

Dans le cadre de Juste pour rire, le duo Aba & Preach prendra d’assaut la place des Festivals le 26 juillet dans un block party humoristique à l’image de Montréal: diversifié, bilingue, indépendant et insolent.

Connus pour leur chaîne YouTube, qui compte plus de 100 000 suiveux, et pour leur animation hebdomadaire du Ethnic Show au Bootleeger, Aba Atlas, d’origine éthiopienne, et Erich «Preach» Étienne, d’origine haïtienne, forme depuis 2015 un duo à contre-courant du milieu humoristique québécois.

D’abord par leur couleur de peau, qui détonne encore dans le paysage très uniforme du rire dans la province, mais aussi par leur choix de se produire dans les deux langues officielles (une sorte de Bonjour/hi! du gag) et par leur volonté de tester les limites du politiquement correct en matière de «vivre-ensemble ©».

«Parfois, des gens de notre propre milieu sont choqués par ce qu’on dit. La vérité touche les gens dans des endroits vraiment sensibles. Et même si ça fait mal, c’est souvent nécessaire.» – Aba Atlas

Par exemple, dans une vidéo, les deux hommes se moquent de la volonté des producteurs de James Bond de transformer 007 en femme noire dans le prochain film de la série, mais aussi de ceux qui voient dans cette décision une avancée pour les droits des minorités.

«Ce n’est pas une victoire, vous vous contentez des restants!» s’indigne Preach entre deux éclats de rire.

«Vous pensez que Hollywood se soucie de vos intérêts? Que Marvel se préoccupe de ce que les Noirs pensent? Ils veulent seulement vous vendre la diversité», ajoute Aba sur le même ton, mi-vindicatif, mi-hilare.

Alors l’inclusion, les quotas de représentation des minorités, les beaux discours sur la diversité? Très peu pour eux.

«Les gens nous doivent rien», tranche Preach en entrevue avec Métro, avant de dénoncer une diversité factice qui ne servirait qu’à faire taire les mécontents.

«Je ne veux pas travailler dans une émission où je ne suis qu’une case à cocher. Si je ne suis pas là pour mon expertise, mais parce que je remplis un quota, c’est insultant. Je ne veux pas être le Noir de service. C’est dégueulasse. Je refuse d’être ça. À la place, on se retourne vers nos communautés et on fait nos trucs de notre côtés.»

«Ce n’est pas une question de représentation. C’est à nous de créer nos propres plateformes», renchérit Aba, qui a grandi à Ottawa avant de s’installer à Montréal.

«On a rencontré les gens des médias québécois. La majorité de la télévision est faite pour les gens en région, et les producteurs veulent faire ce qui vend. Et dans leur tête, ce qui vend, ce n’est pas les minorités visibles à la télé, c’est leur vision d’un Québec blanc. […] Les gens perçoivent ce discours comme si on chialait. Mais ce n’est pas le cas. On ne fait que constater la réalité et on s’adapte.»

Leur adaptation a donc pris l’allure d’une démarche entrepreneuriale : développer un produit, le faire connaître et viser gros.

Très loin des circuits traditionnels, les deux hommes, qui se décrivent volontiers comme des entrepreneurs, ont trouvé une niche et exploité un public largement oublié des gros joueurs du milieu.

«Notre public est de loin le plus diversifié à Montréal et ce sont souvent des gens qui n’ont jamais vu de show d’humour, soutient Aba Atlas à propos du Ethnic Show, qui est présenté dans une formule bilingue. Si tu vas du côté français, la scène est riche, mais le public est presque entièrement blanc. Non pas parce que c’est la volonté des humoristes, mais parce que c’est le public cible. Les gens des minorités visibles, les gens qui apprécient la diversité culturelle, ne se sentent pas visés par l’humour en général au Québec. Et donc ne vont pas aux shows d’humour.»

Un cercle vicieux dur à briser, qui est aussi lié au sempiternel manque de représentativité du milieu culturel québécois.

«En grandissant, si je voulais voir quelque chose qui me ressemblait, je devais aller du côté anglais. Ce n’est pas à Watatatow que j’allais avoir une représentation. Il était cool Raphaël, mais pas tant, rigole Preach. Je regardais Fresh Prince of Bel-Air, Hangin’ with Mr. Cooper… en anglais. Les “personnes ethniques”, quand on est jeunes, on consomme de l’anglais pour avoir une représentativité. Après, les gens sont surpris qu’on ne regarde pas de télé québécoise. Non, j’ai grandi en écoutant autre chose parce que je voulais me voir.»

En anglais svp!
Pas étonnant dans les circonstances que la langue d’Eddie Murphy se soit imposée à Aba & Preach pour mieux s’exporter.

«On fait nos vidéos en anglais parce qu’on veut s’ouvrir au monde et aux possibilités d’un marché plus grand que Montréal. De la même façon que Céline fait sa musique en anglais. Elle sort un album tous les cinq ans en français, mais elle fait majoritairement son cash en anglais, et même pas ici, mais aux States… explique Preach, qui a été portier au Bordel Comédie Club avant de se lancer en humour, notamment grâce aux encouragements de Mike Ward.

«On veut être viable, on veut atteindre le plus de monde possible et c’est la façon de le faire, déclare Aba. C’est une question de logique. Ce n’est pas qu’on est en train de bafouer la langue française ou quoi que ce soit.»

Ce qui ne les empêche pas de dénoncer les travers de la société québécoise, qui est parfois bien loin de la réalité multiethnique montréalaise.

«On n’a pas une vision entièrement négative du Québec, assure Aba Atlas. On adore le peuple québécois. Quand on fait des shows à l’extérieur de Montréal, on a de très belles expériences. Mais Preach et moi, on constate que, même si on voit un progrès au niveau de l’ouverture d’esprit des médias face aux  minorités visibles, on reste très loin de ce qui se fait ailleurs dans le monde. Ce n’est pas juste une question d’être à la télé au Québec, mais d’être accepté pour qui on est.»

Un block party éclectique
Le block party d’Aba & Preach rassemblera notamment Christine Morency, François Bellefeuille (en anglais!), le Torontois Trixx et le New Yorkais Andrew Schultz. «C’est notre vision de Montréal», soutient Aba. On a bâti un spectacle avec des gens qui représentent cette diversité culturelle.»

Preach participera aussi au spectacle Haïti en folie, lundi prochain, à 21 h 15, sur la place des Festivals, aux côtés d’Émeline Michel, James Germain, Eddy King, Mehdi Bousaidan et Garihanna Jean-Louis.

Un peu d’info
Aba & Preach
Vendredi 26 juillet, 19 h 15 et 21 h 15 sur la place des Festivals