Culture
08:38 9 avril 2020 | mise à jour le: 9 avril 2020 à 10:30 temps de lecture: 7 minutes

Le casse-tête des festivals à domicile

Le casse-tête des festivals à domicile
Photo: Collaboration spéciale«Notre-Dame du Nil» d’Atiq Rahimi sera présenté au festival Vues d’Afrique

Alors que les événements culturels disparaissent de notre calendrier les uns après les autres, certains festivals ont choisi de tenir le flambeau et de transférer leurs activités sur le web, pour le meilleur ou pour le pire. Tour d’horizon d’un phénomène qui pourrait bien changer les façons de faire, même après la fin de la pandémie.

La 38e édition du Festival international du film sur l’art (FIFA) restera gravée dans la mémoire de ses organisateurs longtemps. En l’espace de 48 heures, cette célébration du cinéma documentaire est morte puis ressuscitée dans une formule complètement nouvelle, avec succès.

Le 12 mars dernier, pour la première fois en quatre décennies, le FIFA a été obligé d’annuler ses activités après l’interdiction des rassemblements de plus de 250 personnes. Deux jours plus tard, le festival annonçait qu’il était prêt à reprendre du service.

«La crise qu’on vit en ce moment nous force à Se poser des questions sur les façons de continuer à faire notre travail tout en restant fidèle à notre mission et à notre métier.» Philippe Drago, directeur du FIFA

«On a décidé d’annuler le festival jeudi. Le vendredi, on écrivait déjà aux réalisateurs pour savoir s’ils étaient prêts à nous laisser les droits de leurs films pour une diffusion en ligne. Et le samedi, on l’annonçait au public», se souvient Philippe Drago, directeur général du FIFA.

«Une fois qu’on a avalé la pilule de l’annulation, on s’est retourné assez vite. On a réalisé rapidement qu’on était capable de faire un vrai festival en ligne, pas seulement avec 20 films, mais une vraie édition.»

Le festival s’est finalement tenu aux dates prévues, du 17 mars au 29 mars, avec une programmation impressionnante de près de 200 films accessibles pour seulement 30$. Le public a répondu présent.

«On a été agréablement surpris de la réponse», dit Philippe Drago, ajoutant que le box-office numérique du FIFA 2020 est pratiquement équivalent à celui qui était prévu en salles.

D’autres festivals de cinéma ont emprunté une approche semblable comme Regard, spécialisé dans le court métrage, et Vues d’Afrique, qui a décidé de présenter sa programmation sur la plateforme de la chaîne TV5.

Du concret au virtuel

Le festival BD de Montréal (FBDM), présenté à la fin mai, a lui aussi décidé de transposer ses exposants et ses ateliers sur le web.

«On aurait pu se dire: ’’on ferme ça et on se revoit l’année prochaine’’. Mais comme on avait du temps devant nous, on s’est dit: ’’On va essayer, on ne va pas se croiser les bras’’», explique Johanne Desrochers, directrice générale du festival.

Ainsi, la neuvième édition du FBDM offrira aux internautes des panels de discussions, des ateliers et des concours de dessins, entre autres activités.
Ce redéploiement numérique ne se fait toutefois pas sans heurts.

«C’est un défi technique pour tout le monde, reconnait Johanne Desrochers. Habituellement, on a des tâches très concrètes, très ’’terrain’’: on loue des chapiteaux, on monte des kiosques, on gère des séances de dédicace, etc.»

«En ce moment, on entre dans un univers dans lequel on a moins l’habitude de travailler, mais il y a des gens dans notre équipe qui sont quand même très compétents et qui connaissent la technique. C’est une occasion extraordinaire d’essayer cette formule. Qui sait, peut-être que ça fera école et que dans les années à venir, notre festival sera autant en live sur le web qu’en vrai.»

Rejoindre le public des festivals

Même pour les festivals de cinéma, dont le médium se transporte plus aisément dans l’univers virtuel, la transition n’est pas toujours évidente.

«Un festival en ligne demande beaucoup beaucoup de services à la clientèle et d’accompagnement des festivaliers, souligne Philippe Drago, du FIFA. La ligne téléphonique n’a pas dérougi pendant les 6-7 premiers jours du festival. On a reçu un nombre astronomique de courriels, de commentaires et de questions sur les réseaux sociaux.»

Il faut également convaincre les créateurs de présenter leurs œuvres en ligne plutôt que lors d’une première en salle.

«Psychologiquement, pour certains réalisateurs, aller directement sur le web, c’est comme dire que le produit est arrivé en fin de cycle», estime Dédy Bilamba, conseiller au développement de Vues d’Afrique.

Les interactions entre les festivaliers et les artistes sont évidemment limitées par cette transition. Le principal défi est donc de conserver l’aspect festif et rassembleur de l’événement malgré la distance.

«Il ne s’agit pas seulement de mettre nos films sur Viméo ou sur YouTube pour que les gens les regardent, précise Dédy Bilamba. Il faut trouver un environnement favorable qui permet de garder un caractère événementiel et qui correspond à notre identité. Et surtout, il faut rejoindre les spectateurs.»

Ainsi, pour la première fois en 36 ans d’existence, Vues d’Afrique décernera un prix du public, qui sera déterminé par le vote des festivaliers à domicile. Des discussions et des classes de maîtres seront également offertes en direct sur Facebook Live.

«Il faut qu’il y ait un ’’plus’’ d’être là en ligne au moment où ça se passe, rappelle Johanne Desrochers. Un festival, c’est un événement, on rencontre du monde et on fait partie d’une communauté. On essaie, autant que faire se peut, de conserver cette ambiance même si on est chacun chez soi devant un écran.»

Des leçons

Tous les intervenants interrogés par Métro s’entendent pour dire que l’échange humain doit demeurer au cœur de leur événement.

«Ce qui a manqué le plus au festival, et qui manque à tous en ce moment, c’est les rapports humains physiques. Le téléphone, Skype, Zoom, ça dépanne, mais ça ne remplace pas les interactions physiques», croit Philippe Drago.

Ce qui pourrait changer toutefois, particulièrement pour les festivals de cinéma, c’est la disponibilité des œuvres sur le web.

«Dans un festival comme le nôtre, plus de 80% des films ne vont jamais se retrouver en salles ou à la télévision et 60% n’iront même pas en ligne», soutient le dirigeant du FIFA.

«En ayant les droits des films pour le Canada au complet, on a pu aller à la rencontre d’un nouveau public, ailleurs au Québec, en Ontario, au Colombie-Britannique et même au Yukon, des territoires qu’on ne couvre jamais habituellement. Nous allons redevenir un festival en salles, mais c’est sûr qu’il va y avoir une partie plus grande en ligne. De quelle façon? C’est ce à quoi on réfléchit en ce moment.»

«Le spectacle vivant est remis en question, croit Dédy Bilamba. Ce n’est pas forcément lié à la situation de confinement, c’était une tendance qui était déjà là avant. Le numérique impose de sortir des sentiers battus et de penser différemment.»


Un peu d’info

  • Vues d’Afrique: du 17 au 26 avril sur tv5unis.ca
  • Festival BD de Montréal: du 22 au 24 mai sur fbdm-mcaf.ca

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