Vénus noire: bête de foire
Quoi de plus bouleversant que d’assister à l’humiliation d’un être humain? Si ce n’est pas
ce sentiment qu’a voulu provoquer le réalisateur franco-tunisien Abdellatif Kechiche avec son dernier long métrage, Vénus noire, c’est pourtant ce que l’on ressent pendant plus de deux heures et demie. «Je pense, pourtant, avoir beaucoup atténué l’histoire de cette femme, Saartjie Baartman, confie Abdellatif Kechiche lors d’une rencontre dans la métropole. Devais-je enjoliver son histoire et raconter qu’elle était heureuse?»
Mais cette histoire, quelle est-elle? Nous sommes en 1817, à Paris, dans l’enceinte de l’Académie royale de médecine. «Je n’ai jamais vu de tête humaine plus semblable à celle des singes.» Face au moulage du corps de Saartjie Baartman, l’anatomiste Georges Cuvier est catégorique. Un parterre de collègues distingués applaudit la démonstration. Sept ans plus tôt, Saartjie Baartman quittait l’Afrique du Sud avec son maître, Caezar, et livrait son corps en pâture au public londonien des foires aux monstres. Femme entravée, elle était l’icône des bas-fonds, la «Vénus hottentote» promise au mirage d’une ascension dorée…
Le réalisateur qui a déjà remporté deux Césars, avait entendu parler du parcours de cette jeune femme, mais a commencé à s’y intéresser lorsqu’en lisant un article de presse, au début des années 2000, il découvre qu’il allait y avoir un débat à l’Assemblée nationale, à Paris, sur la restitution de ses restes. «J’avais l’impression qu’on n’avait pas évolué, il n’y avait aucune honte à débattre là-dessus, s’indigne encore le réalisateur. Après 200 ans d’exhibition, on s’interrogeait encore sur la légitimité de sa restitution, afin qu’elle soit enterrée dignement sur sa terre natale. C’est une histoire qui semble être de la science-fiction.»
Le réalisateur de La graine et le mulet accouche ici d’un film bien différent du précédent. Un film aux images choquantes et dont les prises de vue montrent l’abominable, la cruauté et la méchanceté d’une société occidentale qui se dit civilisée. «J’ai été bouleversé par cette femme, par son parcours, confie M. Kechiche. C’est une histoire tellement extraordinaire, étrange, pathétique, dramatique, qui a remué beaucoup de choses en moi, qu’il me semblait évident d’en faire un film. Avec Vénus noire, j’ai voulu qu’on s’interroge sur nous-mêmes et sur ce qu’on ose encore regarder», explique-t-il.
Sans aucune volonté de revendication, sans incriminer quiconque, ni les scientifiques, ni les spectateurs, ni les hommes de loi, Vénus noire nous interpelle, nous dérange, nous amène à nous questionner sur qui nous sommes, nous Hommes. «Le film est une interrogation sur ce que nous sommes et sur notre capacité à nous laver la conscience très vite», poursuit Abdellatif Kechiche.
Une réalité encore bien présente dans nos sociétés. «Beaucoup sont indifférents à l’humiliation de l’autre. On est peu conscient du mal qu’on fait lorsqu’on humilie quelqu’un», conclut Abdellatif Kechiche.
Vénus noire
En salle dès vendredi