Culture
14:50 29 septembre 2020 | mise à jour le: 29 septembre 2020 à 16:58 temps de lecture: 9 minutes

Montréal en zone rouge, la culture sous le choc

Montréal en zone rouge, la culture sous le choc
Photo: Josie Desmarais/MétroLa marquise du cinéma Beaubien

Montréal passe en zone rouge jeudi, laissant le milieu de la culture en état de choc. Le gouvernement Legault a en effet annoncé lundi la fermeture de tous les lieux de diffusion culturelle – les cinémas, les théâtres, les salles de spectacles, les bibliothèques et les musées – pour une période de 28 jours, soit du 1er au 28 octobre.

La nouvelle a été accueillie avec surprise et consternation par les différents acteurs du milieu, bien qu’ils comprennent unanimement la gravité de la situation sanitaire. La plupart d’entre eux ne s’attendaient pas à une telle annonce, puisqu’ils réussissaient à faire appliquer à la lettre les mesures de sécurité de la Santé publique.

Il y a quelques jours, l’attaché de presse de la ministre de la Culture et des Communications du Québec, Louis-Julien Dufresne, avait même confirmé à Métro que «les théâtres et les salles de spectacles et de cinéma [avaient] bien su faire respecter ces consignes afin d’empêcher les foyers d’éclosion et on ne peut que saluer leurs efforts».

«C’est un choc, une consternation, un vrai coup dur pour notre secteur», a réagi le président de l’Association professionnelle des diffuseurs de spectacles (RIDEAU) David Laferrière mardi matin. Cette décision sonne comme un véritable coup de tonnerre pour le monde du spectacle, qui avait passé beaucoup de temps à «repenser et présenter une programmation alternative pour l’automne», précise-t-il.

Avec les annulations de spectacles à venir, «ce sont des cachets qui ne seront pas versés, des employés qui ne travailleront pas pour les 28 prochains jours», s’inquiète-t-il.

L’ADISQ, qui représente le secteur de la musique, qualifie ce deuxième confinement du milieu culturel de «nouveau coup de massue».

«Quand des salles de spectacle ferment, c’est tout un écosystème qui est touché. Les impacts de ces fermetures répétées se feront sentir à long terme pour nos artistes et les équipes qui les entourent.» -Philippe Archambault, président de l’ADISQ

La décision du gouvernement «fait mal», soutient elle aussi l’Association des professionnels de l’industrie de l’humour (APIH), rappelant que les salles «peinent à se relever d’un printemps inactif».

Comme d’autres représentants du milieu culturel, l’APIH se demande pourquoi les lieux culturels ferment alors que les normes sanitaires y étaient rigoureusement respectées. «Aucune éclosion ni situation déplorable n’a été rapportée dans l’ensemble de ces lieux», souligne-t-elle.

En point de presse mardi, le premier ministre François Legault a justifié cette décision par le fait que les lieux culturels donnent lieu à des «contacts prolongés», contrairement aux commerces, par exemple, qui eux restent ouverts.

La veille, le premier ministre a fait savoir que le gouvernement travaille à une formule pour compenser les pertes des 28 jours de fermeture. «On a conscience que ça va être dur pour vous autres», a-t-il dit.

Au moment d’écrire ces lignes, on ne savait toujours pas quelle forme prendra cette aide. Les différentes associations représentant le milieu culturel disent toutes attendre «avec impatience» les détails de ce financement d’urgence.

Le cinéma durement touché

«On ne sait pas si on va pouvoir survivre à cette crise-là.» Pour Aude Renaud-Lorrain, codirectrice du Cinéma Moderne, la réouverture des salles cet été – après un printemps passé en mode survie grâce au cinéma en ligne – a occasionné beaucoup de dépenses afin d’assurer l’accueil sécuritaire du public.

«On remercie le gouvernement pour l’aide reçue jusqu’à présent, mais on n’a pas pu bénéficier de tous les programmes d’aide, puisqu’ils n’étaient pas adaptés à notre structure», a-t-elle confié à Métro, dans l’attente de précisions sur le soutien financier promis par les autorités.

«Aujourd’hui, je dois mettre 50 personnes au chômage. Ça me crève le cœur. C’est très difficile pour moi», se désole Mario Fortin, président des cinémas Beaubien, du Parc et du Musée, dont les pertes se chiffrent déjà à 1 M$. À son tour, il attend de pied ferme les aides promises lundi par François Legault.

Pour Chantale Pagé, de la société de distribution Maison 4:3, l’incompréhension est totale. «Ça me fâche, c’est difficile d’évaluer les conséquences de cette décision d’abandonner la culture de cette façon, avec le passage en zone rouge», soupire-t-elle.

Selon elle, si certains distributeurs choisissent de reporter la sortie nationale de leurs films, «ça aura des répercussions vraiment graves sur le reste de l’écosystème du cinéma québécois, déjà vulnérable. Par exemple, si les salles [du reste du Québec] n’ont pas de films à présenter, elles deviendront encore plus fragilisées, elles qui ont été les oubliées des plans d’aide financière.»

À propos de Nadia, Butterfly, «c’est les jambes du film qu’on vient de couper», s’alarme Chantale Pagé. Le long métrage de Pascal Plante qui a pris l’affiche il y a peine deux semaines vient de perdre le public des marchés des films d’auteur, qui sont Montréal et Québec.

Cette annonce est «désastreuse pour notre économie, pour le réseau des salles, et les distributeurs québécois qui les alimentaient entièrement», a lui aussi déploré le président de la maison de distribution K-Films Amérique Louis Dussault.

«Les salles de cinéma sont les piliers de notre métier, car lorsqu’on produit un film, on veut qu’il soit vu par le plus grand nombre sur grand écran», renchérit Luc Déry, producteur et président de micro_scope.

Sa société de production avait prévu au 23 octobre la sortie du très attendu My Salinger Year de Philippe Falardeau, mais compte tenu du contexte inconnu, celle-ci sera retardée de plusieurs semaines «dans le meilleur des cas».

La sortie des films québécois Souterrain (Sophie Dupuis, La contemplation du mystère (Albéric Aurtenèche) et Le club Vinland (Benoit Pilon) a aussi été reportée à une date encore inconnue.

Des festivals et spectacles en ligne

Le festival Juste pour rire, qui s’ouvre aujourd’hui, a confirmé que son édition aura toujours lieu, mais qu’elle sera désormais virtuelle. Comme les mesures annoncées par Québec entreront en vigueur jeudi, les spectacles prévus ce mardi et mercredi auront lieu devant public, comme prévu. Tous les autres se feront sans spectateurs. Ils seront captés en vidéo et diffusés en ligne.

La 49e édition du Festival du nouveau cinéma (FNC) sera quant à elle entièrement numérique. L’équipe du festival a fait savoir qu’elle est «contrainte» d’annuler ses événements initialement prévus au Cinéma Impérial et à la place des Festivals. La programmation, qui sera annoncée ce jeudi, sera accessible en ligne du 7 au 31 octobre.

L’OFF Jazz maintient quant à lui la portion numérique de son festival. Les quatre concerts prévus au Lion d’Or les 2 et 3 octobre seront captés et retransmis en ligne, en direct.

Plusieurs spectacles qui devaient avoir lieu en octobre ont été reportés. C’est le cas de la très attendue pièce de théâtre King Dave, qui devait être présentée cette semaine. Sa représentation sera retardée de quelques semaines, a fait savoir mercredi le théâtre Duceppe.

Le Théâtre du nouveau monde (TNM) a pour sa part annoncé que ses prochaines pièces seront présentées seulement en webdiffusion. Ainsi, Prélude à la nuit des rois, Pierre et le loup et Le petit prince ne seront pas jouées devant public. Les détenteurs de billets seront remboursés.

À défaut de pouvoir se produire devant public, l’Orchestre symphonique de Montréal offrira lui aussi des captations vidéos de ses concerts prévus les 1er et 2 octobre.

Les musées ferment leurs portes

L’annonce du gouvernement Legault touche également les musées, qui ont été les premiers lieux culturels à rouvrir après le confinement du printemps dernier.

Le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) se dit «extrêmement surpris» et «déçu» de ce reconfinement, bien qu’il soit «solidaire» avec la santé publique. «On considère qu’on doit tous faire notre part pour enrayer cette deuxième vague», a dit à Métro la responsable des relations publiques du MAC, Roxane Dumas-Noël.

L’exposition La machine qui enseignait des airs aux oiseaux rassemblant les œuvres d’une trentaine d’artistes montréalais devait être inaugurée le 8 octobre. «On est en train d’évaluer les scénarios possibles pour début novembre, si la santé publique le permet», affirme-t-elle.

Le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) est lui aussi «déçu» de devoir fermer ses portes. Il se conformera néanmoins aux directives. Les deux institutions soulignent que cette mesure affectera leurs budgets respectifs.

Après la zone rouge, des défis à venir pour la culture

Dany Laferrière de RIDEAU s’inquiète que le passage en zone rouge affecte la confiance du public à l’égard du milieu culturel.

«Notre grand défi, c’est de rétablir cette confiance. On a mis beaucoup d’énergie à démontrer à quel point nos lieux étaient sécuritaires», affirme-t-il.

«C’est d’ailleurs sans doute plus sécuritaire de voir un spectacle que d’aller faire son épicerie. Ça va être difficile de revenir en arrière.» -David Laferrière, président de RIDEAU

De son côté, Aude Renaud-Lorrain espère que cette fermeture a été faite au bon moment, pour une réouverture effective dans 28 jours, une fois la date critique passée.

«Nos mois les plus importants sont en hiver, donc j’espère qu’on aura un beau retour. Ça serait merveilleux, mais il faut se préparer au pire avec une fermeture de plusieurs mois», conclut la codirectrice du Cinéma Moderne.

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