Culture
05:32 17 février 2021 | mise à jour le: 17 février 2021 à 13:18 temps de lecture: 6 minutes

«Big Brother Célébrités»: le phénomène du «boys club» au petit écran

«Big Brother Célébrités»: le phénomène du «boys club» au petit écran
Photo: Bell MédiaKevin Lapierre, Emmanuel Auger, Jean-Thomas Jobin et François Lambert

Jusqu’à présent, quatre femmes et un homme gai, qui est aussi drag queen, ont été évincés de la maison de Big Brother Célébrités. Pendant ce temps, un groupe d’hommes blancs hétérosexuels domine le jeu. Pas étonnant, selon deux expertes qui soutiennent que les comportements des participants de la populaire télé-réalité reproduisent les structures sociales dominantes.

«Si on retourne à la définition de base d’un boys club, c’est un lieu fréquenté par des hommes qui ont du pouvoir et qui gardent ce pouvoir au détriment de ceux qui ne sont pas comme eux : les femmes, les personnes non blanches et non hétérosexuelles. C’est un peu ce qui se passe dans la maison», soutient la chargée de cours à l’Institut de recherches et d’études féministes Sandrine Galand.

Dès le début de la compétition télévisuelle, une alliance s’est formée entre les candidats blancs masculins. À sa tête: François Lambert et Emmanuel Auger.

Selon la professeure à l’École des médias de l’UQAM Stéfany Boisvert, ces hommes profitent de la perception sociale d’autorité dont ils jouissent pour assoir leur pouvoir dans le jeu. «À un point tel qu’un candidat a mentionné qu’on accordait davantage d’importance et de crédibilité “aux autorités masculines” dans l’émission», souligne-t-elle.

Si la spécialiste en études culturelles visionne BBC, c’est d’abord pour un projet de recherche universitaire. «J’étais persuadée que j’allais m’ennuyer, dit-elle en riant. Finalement, il faut admettre que c’est fascinant à regarder d’un point de vue sociologique.»

Perçue à tort comme du divertissement vide, la télé-réalité est un miroir de la société, soutient-elle. «C’est souvent ridiculisé, mais quand on y regarde de plus près, on voit que ces émissions sont vraiment instructives. Elles sont des révélateurs des rapports sociaux et de certains préjugés qu’on trouve en société.»

De par sa formule en huis clos qui empêche toute intervention de la production et de l’extérieur, Big Brother exacerbe les inégalités. Sandrine Galand mentionne en exemple le cas de Camille Felton, qui, en dénonçant le boys club, s’est fait reprocher d’être «gossante avec son patriarcat».

Elle cite aussi Lysandre Nadeau, seule femme à avoir tenu le rôle de patronne de la maison en six semaines.

«Quand elle a gagné, elle a pleuré et elle a dit : “J’aurais aimé avoir moins d’émotion comme première femme patron”, parce qu’elle le sait très bien que cette émotion va lui être reprochée.» -Sandrine Galand, chargée de cours à l’Institut de recherches et d’études féministes

Stéfany Boisvert déplore l’âgisme que subissent les femmes, tant les plus jeunes que les plus âgées. L’exemple de Geneviève Borne (52 ans), première candidate éliminée, est éloquent. «On l’a beaucoup ridiculisée parce qu’elle n’était pas assez sur le party. On l’a surnommée “la police du dodo” et on l’a traitée de matrone.»

Pourtant, l’âge des hommes n’a jamais été un obstacle à leur réussite dans le jeu. «Au contraire, les plus âgés de la maison – surtout François et Emmanuel – font souvent référence à leur expérience de vie, de manière à revendiquer un rôle plus dominant», souligne la spécialiste en culture populaire.

À l’inverse, on a dit à la plus jeune candidate, Camille (21 ans), qu’elle était «plus intelligente que les filles de son âge». Lorsqu’elle s’est coiffée de lulus, elle a été comparée à une «gamine».

Privilèges

Fait important, ces comportements sont reproduits inconsciemment par les participants. «Personne n’est entré dans la maison en se disant : “Je repère les gars et je m’associe avec eux”», soutient Sandrine Galand.

Ce qui fait en sorte que les candidats masculins hétérosexuels et blancs ne reconnaissent pas leurs privilèges. «Ceux qui font partie de ce boys club sont incapables de le voir tellement ils sont habitués d’être dans ce genre de dynamique, poursuit la professeure de littérature. D’ailleurs, Emmanuel a sorti la fameuse phrase “on ne peut plus rien dire” récemment.»

«Les hommes refusent constamment de reconnaitre que leur position dominante serait due à leurs privilèges sociaux. En même temps, François Lambert dit des choses comme : “Les filles n’ont pas le choix de faire ce qu’on leur dit de faire”. C’est un peu paradoxal.» -Stéfany Boisvert, professeure à l’École des médias de l’UQAM

Il peut être fâchant de voir des inégalités se reproduire au petit écran, mais la télé-réalité permet aussi de bousculer les normes et de provoquer des débats de société constructifs, soutient Stéfany Boisvert.

Elle cite en exemple la réaction très positive des candidats envers Jean-François Guevremont/Rita Baga. «C’est un signe qu’il y a de la place dans cette émission pour proposer autre chose.»

Sandrine Galand abonde dans le même sens. «Ça faisait du bien d’avoir quelqu’un comme Rita qui tranchait, qui avait une portée éducative avec ses t-shirts, qui avait la volonté de mettre de l’avant les différences.»

Il reste qu’un climat toxique s’est instauré et a notamment incité Varda Étienne à quitter volontairement l’aventure dimanche dernier. «Si ça n’avait pas été de cette dynamique, bien sûr qu’elle serait encore là», croit Sandrine Galand.

Maxime Landry, candidat homosexuel, songe lui-aussi à tirer sa révérence. Une frange du public de BBC semble partager son exaspération. «C’est un peu lourd à regarder. Je me demande si les gens qui subissent ces structures ont envie de continuer de voir ce jeu», se questionne Sandrine Galand.

Une réflexion partagée par Stéfany Boisvert : «C’est parfois très frustrant. Je pense à François Lambert qui a dit : “C’est pas une game de costumes” en parlant de Rita Baga, ne reconnaissant pas que la drag est un aspect fondamental de son identité.»

Juste un jeu?

Pourquoi s’en faire avec tout ça? Après tout, ce n’est qu’un jeu. En effet, le but premier des participants est de gagner la compétition.

«Comme tout est pour le jeu, les valeurs morales, politiques et sociales ne tiennent pas la route. Mais il est important de réfléchir à ce que le jeu montre de nous-mêmes», avance Sandrine Galand.

La suite de la compétition reste imprévisible puisqu’une part importante du jeu est laissée au hasard, notamment lors des défis pour obtenir le veto. «J’ai l’impression que le boys club va se poursuivre pour un certain temps», prédit néanmoins Stéfany Boisvert.


Big Brother Célébrités

Les dimanches à 19h et du lundi au jeudi à 18h30 sur Noovo

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