Culture

Couvre-feu à 20h: un nouveau casse-tête pour le milieu culturel

Salles de spectacles
Photo: Olexandr Nagaiets/123RF

Le retour du couvre-feu à 20h pour une période indéterminée dans la région de Montréal est une nouvelle tuile qui s’abat sur le milieu culturel, qui se voit à nouveau dans l’obligation de repenser entièrement ses programmations.

«C’est majeur, ça fait une énorme différence, soutient David Laferrière, président de l’association RIDEAU, qui représente 350 salles au Québec. Oui, on peut maintenir des représentations, mais le fardeau est lourd sur les diffuseurs.»

Malgré l’ampleur de la nouvelle et les importantes répercussions qu’elle aura, les acteurs du milieu contactés par Métro n’ont pas été surpris par cette nouvelle mesure.

«On se doutait bien que c’était à venir, on s’attend toujours à de mauvaises nouvelles», soutient Mario Fortin, directeur des cinémas Beaubien, du Parc et du Musée à Montréal.

«Ça fait 15 mois qu’on vit dans l’incertitude. On ne s’y est pas habitué, on ne s’y habituera jamais, mais c’est rendu notre manière de vivre et d’opérer.» -Mario Fortin

«Dans les dernières semaines, des décisions se prennent sur une fréquence plus régulière», ajoute David Laferrière, également directeur général du Théâtre Gilles-Vigneault à Saint-Jérôme.

Les principaux acteurs du milieu artistique ont été mis au fait de la nouvelle par le ministère de la Culture une quinzaine de minutes avant le point de presse de 17h, jeudi.

Reports de films à prévoir

Pour les cinémas, le retour du couvre-feu à 20h se traduit par l’annulation d’une des cinq séances quotidiennes qu’offrent les salles gérées par M. Fortin. «Ça coupe 20% de nos revenus», résume-t-il.

Bien que la représentation en soirée soit la plus achalandée dans ses salles, Mario Fortin s’estime chanceux que le public montréalais soit au rendez-vous lors des séances en journée. «Dans les régions, c’est plus rare le public disponible en après-midi», mentionne-t-il.

L’annonce de jeudi causera sans doute un casse-tête chez les distributeurs, qui devront choisir s’ils sortent ou pas certains films attendus. «Il faut s’attendre à d’autres reports et annulations. En plus, les salles sont fermées à Québec, qui est le deuxième plus gros marché de la province», ajoute M. Fortin.

Aucune annonce à cet égard n’a été faite au moment d’écrire ces lignes.

Cela dit, comme les cinémas commencent à reprendre leurs activités chez nos voisins du sud, on peut s’attendre à de nouvelles sorties de films américains, avance M. Fortin. «Ça nous ouvre la porte à de nouveaux films.»

Les théâtres devront redoubler de créativité

Le retour du couvre-feu à 20h s’ajoute à l’annonce en catimini mardi de prolonger la  distance entre les spectateurs de différents foyers de 1,5 mètre à 2 mètres. «Ça a créé un effet de panique assez intense. Encore une fois, c’est un élément qui complexifie notre travail de diffuseurs. Ça va nécessairement mener une série d’annulations», anticipe M. Laferrière.

Le président de RIDEAU compte sur l’inventivité des diffuseurs pour la suite des choses. «Le milieu des arts vivants est un milieu combatif, très résilient, très créatif. Il y a des gens pour qui se retrouver avec 17% de capacité de salle n’est pas un problème. Mais pour d’autres gestionnaires, ce n’est tout simplement plus possible.»

Plusieurs salles ont l’intention de demeurer ouvertes en devançant l’horaire de leurs représentations. C’est le cas du Théâtre La Licorne, dont le solo Les étés souterrains, porté sur scène par Guylaine Tremblay, connait un franc succès.

Les prochaines représentations seront devancées à 17h30 et le spectacle Gros gars, prise de parole analogique, sera présenté à 18h, nous a confirmé la responsable des communications, Ginette Ferland. «On a déjà rejoint les abonnés. On est chanceux, on avait deux solos donc pas les horaires de plusieurs comédiens à gérer», précise-t-elle.

Au Théâtre du Rideau Vert, on préfère devancer l’horaire des représentations de la pièce Le vrai monde? de Michel Tremblay, prévue à la fin avril, plutôt que de tout annuler, soutient l’attachée de presse Alice Côté Dupuis.

«Actuellement, nous sommes en train de vérifier si toute l’équipe est disponible pour des représentations à 17 h 30. Mais le tout est en analyse et réflexion. […] En attendant, on maintient le cap!» dit-elle.

«À bout de souffle»

Afin de maintenir leurs activités, les différentes salles de spectacle devront dans les prochains jours s’entendre avec les artistes en plus de contacter les détenteurs de billets. M. Laferrière s’inquiète particulièrement pour le personnel qui aura à accomplir cette lourde tâche logistique.

«Il y a beaucoup d’anxiété. Au Théâtre Gilles-Vigneault, on a manipulé, reporté ou annulé 140 spectacles depuis l’an dernier. Ce sont des centaines de milliers de personnes qui ont été contactées. Nos équipes sont à bout de souffle», dit-il, précisant que le retour du couvre-feu ne s’applique pas à sa salle, située à Saint-Jérôme.

«On travaille dans la peur. J’ai peur pour l’épuisement du personnel et pour l’adhésion du public.» – David Laferrière

Avec les menaces de reconfinement et la hausse des cas liés aux variants, de nombreux spectateurs risquent de s’abstenir d’acheter des billets pour des représentations, craint le président de RIDEAU. «Depuis la menace de la troisième vague, je ne vends plus de billets parce qu’il y a toujours des changements», affirme-t-il.

Aide financière

Les programmes d’aides du gouvernement s’appliquent toujours pour compenser les pertes de revenus causés par le retour du couvre-feu.

Ces mesures sont indispensables, rappelle David Laferrière. «Même sans couvre-feu, même à 250 spectateurs, on avait besoin d’aide. Ce qui compte au final, c’est que les praticiens et leurs équipes continuent à être payés pour leur travail et que les contrats soient honorés.»

Mario Fortin qualifie cependant ces mesures de «cadeau empoisonné», car, dans le cas des cinémas, elles prennent la forme de prêts.

Malgré tout, il fait le choix de maintenir ses salles ouvertes pour le bien-être du public. «On le fait pour nos clients qui ont besoin du cinéma, qui suivent les règles, qui ont besoin de se changer les idées. Donnons-leur ça.»

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