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L'art du rire

«On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde!» disait le grand humoriste français Pierre Desproges. «Il y a des sujets délicats, mais tout dépend de la façon de les livrer et du public auquel on s’adresse», avance Louise Richer, directrice de l’école nationale de l’humour. Au Québec, cette expression prend tout son sens quand on voit l’éventail d’humoristes aussi varié que le type d’humour qu’ils pratiquent. De l’humour absurde au vulgaire, en passant par le choquant et l’engagé, sans oublier le politique et l’anecdotique, les Québécois ont l’embarras du choix.

On n’a cependant pas toujours ri des mêmes choses. «Historiquement, les humoristes au Québec ont été parmi les premiers à adopter le langage du peuple. Gratien Gélinas a donné la parole aux gens ordinaires et les gens se sont reconnus dans cet humour, affirme Louise Richer. Les Cyniques se feraient tirer sur la place publique aujourd’hui, même si on a l’impression d’être dans une société plus permissive.» Selon Mme Richer, dans les années 1970, l’humour était plus collectif. «Les humoristes parlaient davantage des projets de société, tandis qu’aujourd’hui on est plus dans la sphère du privé, des préoccupations individuelles.»

L’humoriste Mike Ward, connu pour son humour cru et décapant, croit aussi que l’humour change selon les époques. «Dans les années 1980, les gars comme moi ou les Denis Drolet n’auraient pas pu vivre de ça. Au début des années 1990, les humoristes visaient un public de 7 à 77 ans. On change de style d’humour aux 5 ou 7 ans. Ces temps-ci, on aime l’humour direct, honnête comme celui de Jean-François Mercier et de moi. Dans 5 ans, ça va être autre chose. Comme la musique, ce sont des modes», explique celui qui a commencé sa carrière en 1993.

Ce qui fait rire au Québec ne fait pas toujours rire ailleurs. Pour avoir fait de l’humour en français et en anglais, devant un public varié, Mike Ward en sait quelque chose. «Les Canadiens anglais et les Américains sont un peu plus frileux avec les jokes sur la religion. Les Britanniques voient [le show] comme une bataille. Ils crient des affaires, ils pensent qu’ils font partie du show! Ils montent sur la scène. Ils sont un peu trop interactifs, tandis qu’en France, ils ne le sont peut-être pas assez… Si tu parles à quelqu’un dans le public, il n’a aucune idée que tu es vraiment en train de lui parler. Il pense que tu fais semblant de parler à quelqu’un», raconte l’humoriste.

La recette pour faire rire
«Coluche a dit que l’art du comique, c’est donner l’impression qu’on
fait n’importe quoi quand on a travaillé dix heures sur une mimique ou
une phrase, rappelle Louise Richer. Ç’a l’air d’être facile de faire de
l’humour, mais ça cache des heures de travail. Il faut savoir être
concis et surprendre avec un punch. C’est chirurgical. Le timing, ça se
travaille.»

Si plusieurs humoristes adoucissent leurs blagues initiales, Mike Ward,
lui, vend plutôt son produit brut. «Tous les humoristes écrivent de la
même façon : on a un flash, on l’écrit. La plupart des humoristes vont
«adoucir» ce qu’ils ont écrit pour ne pas choquer personne. Pas moi.
C’est peut-être pas bon de faire ça, y’a plein de monde qui m’haïssent à
cause de ça», dit-il en riant.

L’art de rire dans le temps
Robert Aird, professeur à l’École nationale de l’humour nous parle de l’histoire du rire.

  • L’Antiquité

C’est l’époque d’Aristo­phane et de Martial. Le premier a écrit de nombreuses comédies. Il n’avait pas de censure et ses cibles étaient multiples. Le deuxième composait des poèmes et était plutôt vulgaire. Il pouvait, par exemple, faire des blagues sur les mœurs de ses collègues. Chez les Romains, il y avait les épigrammes (vers satiriques). Ils étaient conservateurs et on s’en servait pour consolider l’ordre en place.

  • Le Moyen-Âge

C’est le temps de la parodie. Le rire était circonscrit aux grandes fêtes comme les carnavals, où les gens aimaient inverser les rôles pour rire. Les hommes se déguisaient en femmes, les clercs, en évêques, et les valets jouaient les maîtres. On pouvait même y élire un pape, joué par un clerc, qui célébrait une messe absurde et parodiait certains rites. Vers la fin de l’époque, les fabliaux devinrent populaires. L’élément central de ces petits récits en vers était la duperie, la tromperie ou la ruse.

  • La Renaissance

Il commence à y avoir des genres selon les nations, comme la comédie française de Molière et la comédie italienne. Le mot «humour» apparaît en Angleterre au 17e siècle, mais c’est en 1771 qu’il apparaît dans l’encyclopédie britannique. En France on dit plutôt «avoir de l’esprit».

Le premier humoriste

Pour Robert Aird, professeur à l’école nationale de l’humour, le premier humoriste au monde serait François Rabelais, auteur du Pantagruel, car avant lui, les farces étaient toujours racontées de façon anonyme, elles appartenaient à tout le monde. «Rabelais constate la relativité et l’absurdité des choses, ce qui est nouveau pour l’époque. Il s’attaque aux théologiens. Il utilise la culture populaire et s’en sert comme instrument pédagogique pour passer ses idées humanistes», explique-t-il.

Au Québec, M. Aird parle de Napoléon Aubin, un scientifique d’origine suisse qui a vécu la plus grande partie de sa vie au Québec. «Je le considère comme le premier humoriste, mais pas de métier. Il a publié Le Fantasque en pleine rébellion. C’était le premier journal humoristique au Canada, voire en Amérique du Nord», affirme, M. Aird.

Le premier humoriste de métier, Hector Berthelot, a fondé le Canard en 1877 à Montréal. Il a fait sa vie avec ses journaux satiriques humoristiques. «Pendant 30 ans, il a vécu de ses journaux. Il donnait aussi des conférences humoristiques. Il faisait des «10 o’clock gin», qui étaient un clin d’œil au «5 o’clock tea» des Anglais. Il y avait les grands penseurs du Québec qui se retrouvaient là: Honoré-Beaugrand, Louis-Fréchette, Arthur Buies» confie-t-il.

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