Culture

Luce Dufault, ses soirs de scotch et son Marseillais

Luce Dufault en spectacle sur la scène Loto-Québec des Francos de Montréal, le mardi 14 juin 2022
Luce Dufault en spectacle sur la scène Loto-Québec des Francos de Montréal, le mardi 14 juin 2022 Photo: Victor Diaz Lamich / Courtoisie Spectra

Pouvez-vous y croire? Depuis le début des années 1990 qu’on la connaît, et Luce Dufault n’avait jamais possédé une scène extérieure des Francos à elle seule. C’est elle qui l’affirme. Il y avait de surcroît une éternité qu’elle n’avait pas crocheté par ce festival avant mardi, alors que ses musiciens et elle s’installaient sur la scène Loto-Québec pour une heure trente de jolie communion aux airs de passé et de présent.

Elle est arrivée un large sourire aux lèvres, ouvrant grand les bras en constatant que plusieurs spectateur.trice.s au premier rang l’acclamaient déjà.

Dans sa courte robe noire à la jupe évasée, Luce a tendu la proposition à son parterre, debout et assis dans le gazon, comme on marchande la bouchée de chocolat après l’assiette de brocoli: elle allait jouer une partie des 14 titres de son plus récent album, Dire combien je t’aime (lancé en mars 2020), qu’elle promène actuellement en tournée, puis elle allait remonter le fil du temps, jusqu’à une trentaine d’années derrière, en égrainant quelques chansons réconfortantes.

«Vous devriez en reconnaître une ou deux», a-t-elle laissé miroiter en guise de promesse de dessert. OK, c’était gagné, on avait l’eau à la bouche.

Luce Dufault en spectacle sur la scène Loto-Québec des Francos de Montréal, le mardi 14 juin 2022
Crédit : Victor Diaz Lamich / Courtoisie Spectra

Joli nouveau

Et le pacte fut rempli. Bien sûr qu’on avait hâte de se saouler de ses Soirs de scotch et autres ritournelles de palmarès. Mais on comprend la dame de n’avoir pas voulu sacrifier le matériel de Dire combien je t’aime au profit de ses vieilles pépites radio, même si le contexte des rendez-vous en plein air en temps de festival prédispose davantage aux refrains connus; sa dernière fournée regorge de textes brillants qui seraient peut-être devenus des tubes matières à Félix de la Chanson de l’année à une ère pré-Spotify et éclatement des plateformes.

Comme ces jolis mots de l’auteur et poète David Goudreault sur Débrise-nous, arrangée, s’il vous plaît, par leur ami à tous les deux Richard Séguin, ou L’amour et le carbone, qui a lancé la soirée, mardi, ou cette offrande-titre paraphée Luc De Larochellière et Andrea Lindsay, Dire combien je t’aime, ou cette première musique composée par elle-même, Luce Dufault, sur l’émouvante La chanson de Cohen… Bref, tendez l’oreille, l’opus renferme beaucoup de beau et de bon.

Luce Dufault en spectacle sur la scène Loto-Québec des Francos de Montréal, le mardi 14 juin 2022
Crédit : Victor Diaz Lamich / Courtoisie Spectra

Amour et pizza

Si certain.e.s ignoraient à quel point Luce Dufault peut être attachante, l’introduction de son deuxième morceau, Marseille, n’a sans doute pas tardé à les attendrir. Cette sobre déclamation d’amour rend hommage à Jean-Marie Zucchini, son conjoint depuis 32 ans et papa de ses deux enfants, dont Lunou, rendue célèbre à Star Académie 2021.

On a eu droit à tout le récit: la première rencontre des amoureux s’est produite au défunt bar Les Beaux Esprits, sur Saint-Denis, où ce «nouvel employé venu d’ailleurs, super exotique», faisait à peu près tout, même construire le four à pizza. La chanteuse a craqué lorsqu’elle a réalisé que son nouvel ami lui concoctait des pizzas qui ne figuraient pas au menu. «J’ai résisté, parce que c’est ça qu’il faut faire. J’ai résisté… deux secondes», a badiné Luce devant un public suspendu à ses lèvres, avide de la suite. Or, dans un instant de lucidité, la jeune Luce d’alors a réalisé qu’elle était déjà en couple depuis cinq ans. «Moi, la pizza, ça me joue des tours…» Dieu merci, le brave P-A en question, que la chanteuse a vivement salué mardi, lui a pardonné l’infidélité.

Luce Dufault en spectacle sur la scène Loto-Québec des Francos de Montréal, le mardi 14 juin 2022
Crédit : Victor Diaz Lamich / Courtoisie Spectra

Touchante Mon Dieu

C’est à 20h40 presque tapantes que les premières strophes des Soirs de scotch qui l’enchantent se sont élevées au coin De Maisonneuve et Clark. L’assistance a rapidement, mais timidement, entonné le nom de la boisson avec sa reine du moment.

Saut à la même époque, et même un peu plus loin, Ce qu’il reste de nous – qu’est-ce que ça faisait longtemps qu’on l’avait entendue, celle-là! – a généré un silence respectueux, prolongé sur Mon Dieu, d’Édith Piaf, que Luce traîne avec elle depuis un spectacle hommage aux 50 ans du départ de la légende, sur les plaines d’Abraham, à Québec, en 2013. Un chœur de 450 voix s’était alors joint à elle pour bouleverser la Vieille Capitale, mais mardi, il n’y avait que la voix de blues de l’une de nos mômes à nous qui s’éraillait joliment dans les faisceaux de lumière rouges et jaunes, dans le bruissement du mini-orchestre à cordes derrière elle.

Une Belle ancolie plus tard (autre offrande de son inséparable Richard Séguin), on tapait des mains à l’unisson sur Tu m’fais du bien.

«T’es si imbécile, t’es si ridicule» et ses travers de cette jolie vie sur terre, ça vous rappelle 2004?

Luce Dufault nous a aussi fait cadeau de Des milliards des choses… avant de subir un court trou de mémoire pendant Le monde est stone. Oui, oui, ce Monde est stone tiré de l’opéra rock Starmania, cette production même qui a révélé Luce Dufault à la face du monde il y a quelque trois décennies. Si on ne se trompe pas, c’est un camion de pompiers filant toutes sirènes hurlantes non loin du Complexe Desjardins qui a fugacement déconcentré l’artiste.

Vous allez me pardonner pour mon beau blanc, dans Stone, hein? Je l’ai chantée mille fois dans ma vie, et c’est arrivé juste devant vous! C’était un spécial pour les Francos!

Luce Dufault

Promis, Luce, on n’en soufflera jamais mot à Luc Plamondon.

Luce Dufault et ses musicien.ne.s en spectacle sur la scène Loto-Québec des Francos de Montréal, le mardi 14 juin 2022
Crédit : Victor Diaz Lamich / Courtoisie Spectra

Puissantes envolées

La noirceur tombait doucement quand Luce Dufault a terminé Quand les hommes vivront d’amour, dont elle avait ici et là déposé des vers entre deux pièces de son tour de chant. Et elle a tenu à offrir, assise, Pauvre terrienne, une «chanson tricotée par des amoureux, pour des amoureux», cocréée par le couple Catherine Major-Jeff Moran, pour refermer tout en douceur cette boucle paisible.

C’était un autre gros soir de Francos au Quartier des spectacles, mardi. Sur les planches du Silo Brasseur de Montréal, Alex Burger faisait détoner son country-folk urbain à l’heure du souper, tandis que Lara Fabian allait bercer Wilfrid-Pelletier, à l’intérieur de la Place des Arts, un tour d’horloge plus tard, et qu’Hubert Lenoir se préparait à brasser la place des Festivals à 21h. Quoiqu’on se serait cru.e.s seul.e.s au monde avec une Luce Dufault peut-être capable d’enterrer une partie de Montréal au complet, quand celle-ci s’est époumonée, forte comme dans ses jeunes années, sur les envolées les plus puissantes de son répertoire.

Luce Dufault en spectacle sur la scène Loto-Québec des Francos de Montréal, le mardi 14 juin 2022
Crédit : Victor Diaz Lamich / Courtoisie Spectra

À refaire, sur une multitude d’autres scènes extérieures de Francos grandement méritées.

Les 33es Francos de Montréal se poursuivent jusqu’au 18 juin.

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