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Camille Claudel 1915: sculpter le temps

Photo: collaboration spéciale

Trois longs jours. Camille Claudel 1915, réalisé par Bruno Dumont, est un arrêt sur image des 30 années d’internement auxquelles a été contrainte la sculptrice française Camille Claudel. Juliette Binoche prête ses traits à cette artiste emmurée dans son mutisme, vivant dans l’attente désespérée de la visite suivante de son frère.

À 49 ans, au même âge où Camille Claudel était internée par sa famille dans le sud de la France, Juliette Binoche évoque un épisode oublié de la vie de la célèbre sculptrice. Rien, sauf les actes médicaux et les nombreuses lettres entre Camille et son frère, le poète Paul Claudel, ne témoignait de ce chapitre de la vie de l’amante d’Auguste Rodin. Déjà, à l’adolescence, Juliette Binoche avait fait la rencontre de Camille Claudel. «J’avais lu vers l’âge de 16 ans un livre qui m’avait bien remuée sur sa vie, raconte l’actrice au bout du fil. Il y avait une sorte d’engouement pour Camille Claudel il y a environ 35 ans. J’ai alors découvert ses œuvres, sa correspondance.»

Le film de Dumont, qui a connu un franc succès en France et a été nommé au dernier Festival de Berlin, commence là où celui de Bruno Nuytten Camille Claudel (1988) se terminait. Envoyée dans un asile à Ville-Évrard, puis à Montdevergues, l’artiste est coupée du monde extérieur, refuse de sculpter et se soumet à une diète de pommes de terre qu’elle fait cuire elle-même, de peur qu’on l’empoisonne. Un isolement qui ne serait plus possible de nos jours. «Maintenant, avec le suivi et la médication, il y a des paranoïaques qui peuvent vivre au jour le jour et non pas enfermés, explique l’actrice. Ce qui se passait à l’époque, c’est qu’il n’y avait pas de lois pour protéger ces gens-là. Il est arrivé que, par désir de vengeance ou d’héritage, il y ait un membre de la famille qui se fasse enfermer de force et qu’il soit ainsi déshérité.» Juliette Binoche croit que Camille Claudel n’a pas eu la reconnaissance qu’elle aurait dû avoir pour son œuvre, entre autres parce que c’était une femme dans un monde d’hommes.

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Le réalisateur Bruno Dumont (La vie de Jésus, Flandres) n’a pas l’habitude de mettre en scène des acteurs connus. C’est d’abord Juliette Binoche qui a manifesté par téléphone son désir  de travailler avec lui, comme elle l’avait fait auparavant auprès de Kiarostami (Copie conforme)  et Assayas (Sils Maria, L’heure d’été). L’actrice a toujours aimé  le travail de Dumont et est charmée par son «sens de l’image» et «son rythme dans la lenteur bien à lui». «En même temps il se passe tellement de choses dans cette lenteur, ajoute-t-elle. C’était ce rapport au temps et à l’être qui m’intéressait. Et puis, il a une façon de laisser tourner la caméra qui fait qu’il est à l’essence même de l’être», résume-t-elle, cherchant les bons mots. Révélée au grand écran par ses collaborations avec des icônes comme Téchiné, Carax et Godart, Juliette Binoche choisit les films auxquels elle désire collaborer. «Ce ne sont pas toujours des films mainstream ou trop conventionnels. Il y a toujours une recherche et une création avec le metteur en scène et c’est pour ça que je choisis ces films-là, insiste-t-elle. Ça me permet d’être totalement créatrice et pas seulement interprète.»

Sa part de créativité, Bruno Dumont la lui a bel et bien rendue dans Camille Claudel 1915. Le réalisateur a imposé à Juliette Binoche de jouer sans scénario. L’actrice s’est prêtée à ce «jeu de piste», ayant comme seul repère des extraits choisis par le réalisateur de la correspondance entre Camille Claudel et son frère Paul (qui s’étale sur 30 ans). «Quand Bruno m’a passé les extraits de la correspondance, il m’a dit qu’il voulait que ce soit improvisé», raconte Juliette Binoche. Mettre dans ses mots les paroles d’un personnage historique n’a pas été une mince affaire, concède-t-elle. «J’ai commencé à écrire dans mes propres mots et j’ai envoyé le tout à Bruno par courriel et il m’a dit : “Mais  attends, tu as oublié telle expression que Camille a écrite”, etc. Et donc je lui ai répondu : “Je comprends que tu veux exactement les mêmes mots et expressions que Camille, mais tout improvisé!”» lance-t-elle en riant. Au final, jouer à la frontière entre l’exactitude et l’improvisation lui aura servi à être d’autant plus vraie au moment de tourner. «Il ne voulait pas me donner trop d’éléments, en raison de sa méfiance pour les acteurs si je peux dire. De façon générale, il aime bien avoir les billes de son côté et laisser l’acteur venir à lui», résume l’actrice.

Pour ajouter à l’authenticité du film, Bruno Dumont a fait jouer des comédiens non professionnels – soit des patients et des infirmières de l’internat –, un exercice qu’il répète de film en film. Pour s’acclimater à cet environnement, Juliette Binoche a passé plusieurs semaines avec eux avant le tournage. Et si son personnage est agacé par les «fous» qui l’entourent dans le film, Binoche, elle, les a trouvés extrêmement attachants.

Juliette Binoche en quatre rôles marquants

Amants-PontNeuf Les amants du Pont-Neuf (1991), réalisé par Leos Carax.
Juliette Binoche incarne Michèle, une jeune femme qui vient chambouler la vie tranquille d’un Parisien, Alex (Denis Lavant), avec lequel elle traverse l’épreuve de la cécité en même temps que de vivre l’amour fou.

BleuTrois couleurs : Bleu, Blanc, Rouge (1993), réalisé par Krysztof Kieslowski.
Cette trilogie dépeint en trois teintes les valeurs fondatrices de la France : liberté, égalité et fraternité. Juliette Binoche tient le rôle principal dans Bleu (la liberté), celui de Julie qui doit affronter la mort de son mari et de sa fille. L’actrice remporte pour ce rôle le César de la Meilleure actrice en 1994.

englishpatientLe patient anglais (1996), réalisé par Anthony Minghella.
Juliette Binoche prête ses traits à Hana, une infirmière qui, secouée par la Seconde Guerre mondiale, s’isole dans un monastère seule avec un patient anglais, un grand brûlé dont on découvre le passé mystérieux au fil du récit. L’actrice rafle l’Oscar du Meilleur second rôle en 1997 pour son interprétation.

copie-conformeCopie conforme (2010), réalisé par Abbas Kiarostami.
Une journée dans la vie d’un couple formé d’une antiquaire française (Juliette Binoche) et d’un écrivain anglais (le chanteur d’opéra William Shimell), qui bat de l’aile et qui tente de raviver la flamme. Juliette Binoche remporte les grands honneurs pour ce rôle à Cannes comme Meilleure actrice.

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Camille Claudel 1915
En salle dès vendredi

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