Ayiti Toma, un second regard sur la Perle des Antilles
Avec Ayiti Toma, qui prend l’affiche vendredi, Joseph Hillel signe un film qui rend hommage à la dignité des Haïtiens, explorant au passage l’histoire de la Perle des Antilles, sa magie, sa complexité et ses croyances, tout en jetant un regard sur l’aide humanitaire internationale et ses dérives.
Joseph Hillel est né à Port-au-Prince, mais il habite Montréal depuis qu’il est tout petit. Lorsque le tremblement de terre a frappé son pays natal, le 12 janvier 2010, le réalisateur et producteur s’est senti interpellé et s’est rendu sur place afin d’offrir son secours. «Je n’avais jamais fait ça avant, mais je me suis dit: OK, j’y vais.»
Pendant trois mois, il a «fait ce qu’il a pu». Mais malgré les bonnes intentions, il s’est vite rendu compte que c’était un coup d’épée dans l’eau; qu’il ne pouvait «pas vraiment aider qui que ce soit». «Beaucoup de gens sont propulsés là-bas, mais ils y vont pour d’autres raisons, remarque-t-il. C’est une grosse business, l’aide humanitaire, et j’ai eu l’impression d’être un petit acteur là-dedans. Je n’ai pas aimé ce sentiment.»
Ainsi, lorsqu’il a pris la décision de faire un film sur Haïti, son premier réflexe a été de se dire qu’il en ferait un qui critiquerait ladite aide. Puis, il s’est ravisé. «J’ai senti que j’allais verser dans une tonalité qui ne serait pas agréable. Et puis, même si j’ai vu des grossièretés, j’ai aussi vu des gens sincères et dédiés à leur travail.»
Du coup, s’il n’a pas évacué complètement la question humanitaire et ses côtés plus sombres dans le film qu’il a tiré de son expérience, Hillel a aussi abordé d’autres thèmes: l’histoire, la politique, l’agriculture… Mais surtout, son Ayiti Toma se veut une exploration de la culture. Une caractéristique que l’acteur américain Sean Penn, connu également pour son implication en sol haïtien, défend dans le film de Hillel. «Il ne faut pas que les étrangers se mettent en travers du chemin de la culture haïtienne. Il faut qu’elle continue d’avancer», dit-il, faisant écho à cette désormais célèbre citation de Dany Laferrière, parue dans La Presse au lendemain du séisme: «Quand tout tombe, il reste la culture.»
C’est d’ailleurs ce concept qui a accroché très fort ce «fan de Laferrière» qu’est Hillel et qui l’a guidé dans la réalisation de son film. «Je trouvais ça tellement juste. Cette idée qu’on doit regarder ce pays avec une lorgnette culturelle. Pas juste par opportunité économique ou humanitaire.»
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Dense, bouillonnant, le documentaire commence à Port-au-Prince dans un tourbillon de bruits, de couleurs, avec des incursions, notamment, dans le quartier de Fort National. Mais plus le récit avance, plus le réalisateur s’éloigne de la capitale et nous plonge dans un certain calme, un certain apaisement. «Au début, c’est chaotique, car on ne peut pas dissocier le chaos de cet endroit. Puis, on va vers la campagne. Parce que Haïti, c’est d’abord un pays rural. Et que c’est dans cette ruralité qu’on sent son essence.»
Plusieurs intervenants accompagnent le réalisateur dans sa quête, dont l’anthropologue Ira Lowenthal. Un homme «doté d’une intelligence brute», fréquemment cité par les grands penseurs, dont Noam Chomsky. Tenant à ses côtés une bouteille de Barbancourt, le passionné Lowenthal offre son point de vue sur ce pays qu’il habite depuis 40 ans. Un pays que Joseph Hillel, lui, affirme connaître aujourd’hui «plus que n’importe quel autre pays au monde». Malgré tout, il précise n’être ni un spécialiste ni un expert. «Là-bas, on m’appelle Blanc. Un Blanc, c’est un gringo, un touriste. On va continuer à m’appeler ainsi, et je dois l’accepter», confie-t-il dans un sourire.
Pour conclure, lui qui trouve «moche de voir des gens continuer à alimenter de mauvaises idées», espère que son film proposera une autre perception de cette perle rare qu’est Haïti. «C’est un documentaire, c’est un petit geste, mais si je peux inciter les gens à avoir un deuxième regard sur le pays, all right, ça aura marché!»