Lucien Francoeur: Les blues du bum
On achève bien les rockers, mais jamais Lucien Francœur. À l’heure où une anthologie de ses albums solos sort dans les bacs, le poète intranquille tend son majeur à ses détracteurs, chantant encore son spleen couleur blue-jeans, 40 ans après ses débuts.
Ce nouveau coffret, «c’est ma manière de leur dire “fuck you”», raconte Francœur dans le café d’Outremont où Métro l’a rencontré.
Le bum qui a écumé Montréal, conquis la France et marié l’Amérique est toujours là, résistant, indigné, prêt à braquer ses mots revolvers contre tous les conformismes, malgré le goudron et les plumes que la critique lui a souvent lancés.
Mais l’existence d’excès et d’errance qu’il a «brûlée par tous les bouts» lui a laissé quelques bleus sur le cœur. Le poète-rock a dévalé la vie pédale au plancher, pensant «mourir jeune comme Morrison». Le voici pourtant encore debout, seul parmi ses frères d’art fauchés par le temps.
«Je n’ai même plus droit à la nostalgie : elle est trop collée sur la douleur», dit-il en évoquant les Gaston Miron, Gerry Boulet et Denis «Piggy» D’Amours qu’il a perdus, des amitiés éteintes qui sont, pour ce Francœur ayant aimé à 100 milles à l’heure, autant de blessures qui refusent de cicatriser.
«– Qu’est-ce’ tu vas faire dans’ vie? «– Rien, câliss.» -Lucien Francœur se rappelant ce qu’il avait répondu à son père qui s’inquiétait de le voir abandonner l’école à 14 ans. Peu de temps après, Francœur partait vagabonder chez l’Oncle Sam sur le pouce, puisant là-bas l’inspiration et le style de vie grâce auxquels il allait accoucher de dix albums et de centaines de poèmes.
Il a chanté un temps où «la rue Saint-Laurent était une Main tendue» vers qui voulait bien la prendre. Une ère qui, comme les complices disparus, n’est plus. «Mon époque et mes souvenirs s’effacent, se désole le poète, sans que je puisse les raviver avec mes vieux chums.»
Le statut de rocker sanctifié semble parfois lourd à porter, maintenant que les ingratitudes de l’âge ont fait leur œuvre. Mais le blues du bum disparaît dès qu’il parle de sa fille, auteure à ses heures elle aussi, vrai remède au vague à l’âme qui l’empêche de dormir, la nuit.
«Virginie, c’est toi mon plus beau poème, lance Francœur. Je pourrais crisser le feu à tout ce que j’ai écrit, tant que je t’ai, toi.»
C’est sans doute ainsi que Francœur a toujours réussi à vaincre la mort, artistique et terrestre, qu’on lui a si souvent promise : grâce à de grands coups d’amour.
Francœur poète rock
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