Apprendre le français pour briser son isolement
D’une main hésitante, elle trace sur un bout de papier les lettres de son prénom et de son nom en caractères d’imprimerie et elle n’est pas peu fière d’exhiber ce qui pour elle tient de l’exploit. « Depuis trois mois, je commence à lire les lettres et j’essaye de parler en français », raconte-t-elle. Arrivée du Maroc depuis trois ans, elle a été intégrée à un programme d’alphabétisation proposé par le Centre de ressources éducatives et communautaires pour adulte (CRÉCA).
Mme Tami n’a jamais appris le français avant de rejoindre sa classe, elle a senti le besoin de s’instruire quand elle s’est vue tenue de recourir en permanence à des traducteurs. Une situation qui réduisait énormément ses activités. « Je veux pouvoir parler aux gens quand je vais dans les commerces et exprimer clairement ce que je veux même si je suis seule », affirme-t-elle.
Elle se déplace quatre fois par semaine, en transport en commun, pour aller suivre ses cours. « Si ce n’était pas pour apprendre, je crois que je ne sortirais pas de la maison », avoue-t-elle.
« Le fait de venir au CRÉCA est aussi une manière de briser leur isolement pour les étudiants », affirme Line Saint-Germain, animatrice au sein de l’organisme. Les cours sont offerts aux adultes encore sur le marché du travail et les personnes âgées sont peu nombreuses dans les classes. « Les gens sont orientés par le Ministère de l’Immigration et c’est lui qui fournit les ressources », note-t-elle.
Une grande utilité
Pourtant, la frange des aînés qui ne parle pas français a besoin de ces cours même si c’est pour des raisons différentes, mais non moins légitimes.
Dans un précédent reportage, Anastazia, responsable d’un projet de francisation destiné aux aînés, au sein du Centre d’appui aux communautés immigrantes (CACI), à Bordeaux-Cartierville, révélait qu’une vingtaine de femmes, âgées de plus 65 ans, apprennent le français et plus d’une cinquantaine étaient passées par le projet depuis 2008.
« Ce sont des femmes qui se sont toujours occupées de leurs enfants, qui ne travaillaient pas et vivaient dans leur communauté », expliquait-elle. Le besoin d’apprendre le français est apparu quand elles ont ressenti la nécessité d’autonomisation. « Quand leur époux est devenu trop âgé ou est décédé, il fallait qu’elles aillent chez le médecin, faire leurs courses seules. Elles avaient alors besoin d’apprendre», indiquait-elle.
Les personnes âgées ont plus besoin d’attention notamment de la part de professionnels de la santé qui ne sont pas forcément polyglottes.
« Quand je vais chez le médecin, je me fais toujours accompagner de ma fille », révèle Mme Tami. Elle espère que d’ici quelque temps elle aura appris suffisamment pour pouvoir se débrouiller toute seule. « Je sais demander du poulet, mais ça ne suffit pas pour tenir une conversation », admet-elle en riant.
Au CRÉCA, quelques aînés suivent des cours d’alphabétisation. C’est la phase qui suit la francisation, le niveau où se situe Mme Tami. Line Saint-Germain note que ceux qui suivent des apprentissages socialisent en même temps. « Ils veulent échanger, écrire ou simplement rester allumés. »
Mme Tami, qui observe avec satisfaction son évolution rapide, s’est donnée pour mission de convaincre d’autres dames âgées. « Quand je rencontre des vieilles Maghrebines, je leur conseille d’aller apprendre à lire et à écrire. Elles pourront enfin se promener dans les parcs et demander leur chemin si jamais elles se perdent », observe-t-elle.