André Major invite à prendre le large
Prendre le large est un bien drôle d’objet littéraire. Entre un journal du quotidien, des fragments d’analyses littéraires et un catalogue de paysages, ce troisième carnet voit l’auteur terminer sa longue et riche carrière de journaliste/réalisateur à Radio-Canada et apprivoiser le temps. « Lorsque j’ai commencé à écrire mon premier livre, j’ai pris l’habitude de noter des idées et des réflexions. Lorsque je remettais mes manuscrits, je jetais ces carnets et puis, pour une raison inexpliquée, je me suis mis à les conserver vers 1975, après avoir complété Les rescapés », se souvient M. Major.
André Major constitue donc, à partir de ces précieux carnets, des recueils de réflexions intemporelles, et ce, même si certains fragments sont datés: « Je retourne à mes carnets environ 15 ans après les avoir mis de côté, cela me permet d’avoir la distance nécessaire pour juger de la pertinence des notes. Certaines sont éliminées sur le champ tandis qu’avec une courte phrase je peux extraire un court texte d’un page, ou à l’opposé, élaguer une longue réflexion pour en faire qu’un paragraphe concis », raconte l’auteur qui, afin de créer une unié thématique ne cache tricher quelque peu avec la chronologie.
Prendre le large est donc une invitation de l’auteur à son lecteur à la réflexion et au voyage. Si dans ce carnet le narrateur rêve à Lisbonne, le voyage s’effectue aussi à travers ses allés-retour à la campagne ou dans son dialogue incessant avec de grands auteurs: « c’est également une façon de prendre le large, expression que je prends juste au sens large », blague M. Major.
À propos des Cioran, Tolstoï, Dostoïevski et autre Miron, l’auteur, qui a consacré toute sa carrière de journaliste à l’actualité et à la critique littéraire, avoue justement se sentir accompagné par ces grands personnages: « Après avoir passé ma carrière à être au fait de toutes les nouveautés dans le monde du livre, il fait du bien de revenir à ces auteurs, dit-il. Au fond, je les considère comme de vieux amis, eux qui à chaque lecture m’en apprenne toujours davantage. »
Une question de rythme
Lire Prendre le large est un exercice de relaxation et un appel au dilettantisme: les courts fragments des carnets d’André Major suscitent la réflexion et le souvenir, lui qui décrit de si belle manière nombre de paysages. L’ouvrage impose donc un certain rythme à son lecteur, rythme qui a été le même pour l’auteur alors qu’il travaillait à son assemblage. « Travailler sur des carnets, c’est tout le contraire que d’écrire un roman, commente-t-il. Les contraintes et la rigueur nécessaires à l’exercice de fiction en font une épreuve que je n’avais pas envie de revivre à ma retraite. J’aime pouvoir plancher une heure ou deux sur un fragment puis aller prendre une longue marche au parc de l’Île-de-la-Visitation. » Un passage de Prendre le large est à cet égard, assez éloquent, sur l’amour de l’auteur pour les choses simples: «Je suis d’humeur beckettienne en cette fin de novembre et je m’en console comme d’habitude en écoutant de la musique et en cuisinant
Malgré le travail de longue haleine que représente l’écriture d’une oeuvre de fiction, André Major avoue être en train de travailler sur un nouveau manuscrit. L’histoire qui, au départ, devait être une nouvelle d’une vingtaine de pages se complexifie en plusieurs ramifications, de sorte que l’écrivain en est maintenant à plus d’une centaine! «Il me reste encore mes carnets de 2001 à 2012 à traiter, j’en ferai deux autres recueils», conclut-il.
André Major, Prendre le large, Éditions du Boréal – Collection Papiers collés, 2012, 228 pages.