Souvenirs d'enfance
Il ventait beaucoup. Et le vent traînait avec lui une odeur de fin d’été. Je savais que l’école allait commencer dans quelques jours et je n’arrivais pas à me faire à cette idée. Le mois d’août tirait de l’aile et partout dans les champs, le blé donnait envie de tout recommencer.
C’était un vendredi puisque ma mère avait en préparation son éternel pâté au saumon frais, pêché la journée même par mon vieil oncle Édouard. Dans la maison, ça sentait bon, ça sentait le vendredi. Fine cuisinière, Aline, ma mère, avait, comme sa ribambelle de «flos», la dent sucrée. C’est ainsi qu’elle en profitait pour cuisiner quelques tartes au sucre, accompagnées de délicieux pets-de-sœurs. Je pense que c’est surtout pour cette raison que j’adorais les vendredis d’été en Gaspésie.
Vers 16 h, mon père arrivait du bois avec mon frère aîné. Dès cet instant, la maisonnée prenait un air de vacances et ressemblait à une ruche d’abeilles. Il était midi et je me sauvais sur la grève avec une ou deux pâtisseries fraîchement sorties du four à bois. Un trésor! À l’époque, je pesais tout au plus 60 livres et mon mauvais cholestérol était inexistant. Je me revois les pieds dans la rivière glacée, le toupet au vent et un petit sac brun contenant mes plaisirs gastronomiques.
J’avais, comme tous les enfants, mes secrets, mes repères, mes cachettes. De nature mystérieuse, je m’étais inventé un monde parallèle. Près de la rivière, qui était en fait un ruisseau, il y avait une talle de groseilles. Il me semble que j’étais le seul à la connaître. Tout près, s’était formée une dune creuse dans laquelle je m’installais seul, comme dans un nid extra-terrestre. Une catalogne me servait de tapis et quelques veilles boîtes de carton, d’armoires improvisées et de coffre au trésor. Je m’appropriais des pouvoirs surnaturels, comme lire le futur dans le creux du petit ruisseau (je m’étais inspiré d’un film en noir et blanc qui m’avait horrifié), comprendre la signification des cris des goélands, qui n’avaient rien à voir avec les grosses maudites «mouettes» du stationnement du McDo; et ma spécialité: mes coquillages aux pouvoirs magiques. Du haut de mes huit ans, je refaisais le monde. Dans mon imaginaire, j’étais sur une autre planète; la lune peut-être… Pourquoi pas.
Le nez dans le vent, la bouche pleine des gâteries de ma mère, j’arrivais à passer une fin d’après-midi tout à fait correcte où je n’avais rien d’autre à faire que de préparer ma prochaine mise en scène, digne des scénarios les plus «flyés» hollywoodiens.
Dans mon repère secret, qui n’était pas si secret, j’osais me prendre pour un héros. Vers 18 h, je revenais à la maison, les poches pleines de coquillages; j’avais oublié que l’automne pointait du nez et qu’il me faudrait dire adieu à mes personnages, à ma magie et à ces dons exceptionnels qui me venait du ciel ou d’une autre galaxie… J’étais peut-être un extra-terrestre?
Quelques semaines plus tard, sur les bancs de la petite école de rang, je comprendrai, à mes dépens, que je suis un petit garçon bien ordinaire qui en arrache avec ses fractions, ses multiplications et ses divisions. Et aucun pouvoir magique ne viendra à ma rescousse.