J'aime, j'achète !
Tu ne roules pas sur l’or, bien au contraire, tes fins de mois sont toujours difficiles, et même si ta maxime préférée c’est «l’argent, c’est pas important», tu ne peux t’empêcher de dépenser. C’est comme une tentation insoutenable, un mal nécessaire, une passion dévorante et incontrôlable. Tu consommes au-delà de tes besoins et de tes moyens. Certaines personnes sont des joueurs compulsifs. Toi, ton problème, c’est la consommation d’objets indispensables et complètement inutiles.
Permets-moi de te parler de ta dernière folie. Tu souffres un peu d’insomnie et souvent tu te lèves avant les enfants et ton mari. Mardi dernier, c’est à quatre heures du mat’ que tu t’es tirée du lit. Les yeux ronds comme des deux dollars, ravie d’avoir grillé en cachette sur le patio, trois cigarettes et avaler deux bons cafés noirs, tu t’installes devant le téléviseur, en espérant tomber sur quelque chose d’intéressant. Après avoir zappé pendant dix bonnes minutes, ton attention se porte vers une chaîne américaine qui se spécialise en info-pubs. Vous savez, ce genre d’émission un peu ridicule qui fait appel à de faux comédiens, mais à de vrais consommateurs. Des animateurs faussement enthousiastes qui s’évertuent à vendre des préservatifs au pape et des frigos aux Esquimaux. Bref, une platitude insignifiante. Il n’en faut pas plus, chère Nicole, pour te faire attraper.
Je t’imagine. Quatre heures du matin. Je sais que c’est plus fort que toi. Te voilà devant cet appareil à hacher tout ce qui existe. Un super hachoir, parce que tout est super, la musique derrière, la robe de la fille qui caresse le hachoir, la cuisine chromée… L’animateur est en transe, c’est évident; il est soutenu par ses collègues sur le plateau, le voici qui lance son pitch de vente. Ses mains agiles rejoignent celle du faux mannequin dans la cuisine, il frotte l’objet brillant comme Aladin avec sa lampe magique. Mais ici, rien de magique, que de la frime. En cinq minutes, Jerry, le vendeur de rêves, prépare devant Nicole, hypnotisée, une dizaine de plats fascinants. Le mini-robot qui porte un nom ridicule, effectue tout ce que l’imagination peut supporter : Des pestos italiens, des martinis en glace concassée, il s’exécute avec des vrilles arrières (coefficient de difficulté 2.6), des desserts somptueux, exotiques aux noix de Grenoble, des cafés frais moulus et des sundaes pleins de graillons, pourtant si délicieux songe-t-elle. Un incontournable! N’écoutant que ton courage, fébrilement, tu pitonnes un numéro à vingt-sept chiffres. À 4h26 du matin, tu espères qu’une téléphoniste réponde… Ce qui fut.
200$ plus tard (une aubaine), tu es contentée. Ton besoin est assouvi, tu es fière d’avoir résisté aux 20$ supplémentaires pour l’extension de garantie et pour le 25$ supplémentaires pour la livraison express en 24 heures. Tu te sens cependant un peu coupable. Comment avouer à l’être aimé, qui en a vu d’autres, ce léger excès? Comment le convaincre que ce petit robot est la chose la plus trippante sur le marché nord-américain? Que la chose est vraiment indispensable. Le temps que va sauver leur couple, son lunch va être meilleur. Les enfants vont aussi en profiter (c’est bon ça, les enfants!) C’est pratique pour les partys! (un peu moins winner)…
Bref, tu te sens comme dans la m…. et tu m’appelles, comme d’habitude, pour avoir un conseil. Je pense que tu devrais te concentrer sur les émissions de télé-évangélistes, on y vend plein de choses, mais ça ne coûte rien.