Les lumières de la ville
Quatrième séjour en six ans : je commence à peine à bricoler le créole même si j’ai promis à trois reprises que je le parlerais la prochaine fois. Je rentre demain et cette fois, promis, malgré le Barbancourt et la Prestige, ce ne sera pas une promesse d’ivrogne.
Dernière journée de ces rencontres québécoises en Haïti, organisées dans le cadre du dixième anniversaire de la maison d’édition Mémoire d’encrier
Première journée de farniente total à la maison des écrivains du PEN Haïti. Ce soir, il y aura une grande fête ici même : ça sent déjà le griot et le cabri, les bananes pesées et d’autres choses que je n’identifie pas parce que je ne connais pas encore. Les cuisinières et les cuisiniers s’activent en bas, j’entends les chaudrons s’entrechoquer et résonner sur le métal des grilles de cuisson.
Les grands arbres sont immobiles dans la journée sans vent des hauteurs de Thomassin. Fait plus frais que dans le bas de la ville, plus doux aussi. Des chiens jappent, un coq chante, son horloge déréglée dans la moiteur, la brume et les nuages qui nous empêchent de voir les montagnes là, tout à côté.
Toute la semaine, la trentaine d’écrivains et d’éditeurs québécois faisant partie de la délégation ont donné conférences et ateliers, rencontré des élèves et des étudiants dans leurs écoles, en compagnie d’auteurs haïtiens, tant à Port-au-Prince que dans plusieurs villes de province.
Québec édition a tenu une foire du livre où des milliers de Port-au-Princiens ont pu feuilleter et acheter de la littérature québécoise, de Gaston Miron à Alain Ulysse Tremblay (dont je vous parlerai plus longuement la semaine prochaine et qui, oui, est décédé à Montréal le week-end dernier).
Jour de quatre siestes aujourd’hui. Après six jours de courses folles remplis d’une charge émotive continue à rencontrer et côtoyer tous ces gens assoiffés de connaissances et curieux de l’autre, de nous et du froid.
Une semaine de cette lumière de fin d’après-midi à Port-au-Prince, probablement la plus sublime de toutes celles que j’ai pu voir. Même à Barcelone, Collioure, ou Avignon. Quand la chaleur de la journée a levé les poussières et les vapeurs, quand la lumière oblique dessine des stries, elle fait éclater toutes les couleurs de la ville, des vêtements jusqu’aux fruits éclatants.
Dans cette lumière sublime, la pauvreté s’estompe et nous laisse voir de ce pays une image d’une densité hallucinante, d’une douceur extrême.
Assez pour avoir vraiment envie d’apprendre le créole, vraiment. Et de revenir encore. Encore. Encore. Longtemps et souvent.