Adiós, Presidente
C’est une triste ironie d’amorcer une série de chroniques sur l’engagement au moment de rendre hommage à Hugo Chávez Frias, le président de la République bolivarienne du Venezuela, décédé en exercice la semaine dernière. Chávez aura été une figure incontournable de son pays, certes, mais aussi de l’Amérique latine au grand complet, du mouvement altermondialiste et même de la longue tradition socialiste.
Rappelons quelques caractéristiques de ce personnage plus grand que nature avant d’y aller de quelques remarques sur le « charisme », ingrédient magique qui suscite l’engagement.
Chávez était d’abord un militaire. Il a donc été formé à défendre sa nation mais il s’est aussi montré sensible au peuple appauvri de son pays. Il s’est rapidement transformé en pourfendeur de l’influence des États-Unis en Amérique latine et en ennemi des élites locales complices du pouvoir étranger.
Pourtant, Chávez a rêvé d’être recevoir au baseball bien avant de faire de la politique. Il était en effet amateur du sport national des… États-Unis. Tout comme le cubain Fidel Castro (qui deviendra son grand ami) par ailleurs, autre grand stratège politique latino-américain qui entretenait cette passion.
Mais Chávez n’est pas resté « qu’un » nationaliste et c’est une première chose qu’il faut comprendre de l’évolution du personnage. Chávez a rapidement pris position contre le système à l’origine de l’impérialisme étasunien, soit le système économique capitaliste mondial. Il a compris qu’il ne combattait pas le peuple des États-Unis mais bien un système économique injuste dont pâtissent tous les gens modestes. Saviez-vous que le Venezuela avait un programme de distribution d’essence à faible coût dans les quartiers populaires de certaines villes étasuniennes ? Ça, les médias en ont peu parlé.
Cette solidarité transnationale, donc entre tous les peuples (plutôt qu’entre les élites), c’est le pas que ne parviennent pas à franchir les leaders de ce monde deviennent porte-parole de nations, de cultures, d’idéaux de justice et même de religions. Ceux qui s’élèvent contre l’oppression succombent trop souvent à la tentation d’un repli national, d’un « ratatinement » local, d’un accommodement avec quelques puissants en échange d’un maintien au pouvoir.
Cette prise de position en faveur des dépossédés de partout est extrêmement difficile parce que lorsque vous franchissez ce pas, lorsque vous remettez en question le système (ex : le capitalisme) lui-même plutôt que quelques-uns de ses effets néfastes (ex : pauvreté), vous vous aliénez des forces colossales qui ne tarderont pas à vous transformer en monstre aux yeux de l’opinion publique.
Ces précisément ces tentatives de diabolisation qui ont fait de moi un sympathisant de la « Révolution bolivarienne », le processus politique propulsé par Chávez au Venezuela. Les tactiques utilisées contre lui pour le présenter comme un extrémiste, comme un irresponsable, comme un dictateur même (ils ont même essayé d’en faire un antisémite), ont atteint le summum lorsque son gouvernement n’a pas renouvelé le mandat d’une chaîne de télévision qui avait pris part à une tentative de coup d’État contre le gouvernement élu du Venezuela en 2002.
Le coup d’État avait été contré au bout de 48 heures, une histoire absolument incroyable racontée dans le meilleur documentaire qu’il m’a été donné de voir (The Revolution will not be televised). Cet épisode a montré le pouvoir crucial de l’information et le travail de désinformation opéré par cette chaîne privée qui a ensuite vue sa licence de diffusion non-renouvelée. Les mêmes agissements, faisait remarquer à l’époque Noam Chomsky s’ils avaient été perpétrés aux États-Unis, aurait rendu les journalistes impliqués passibles de la peine de mort !
Évidemment, les analystes d’ici ne s’étaient pas donné la peine de rapporter autant de détails et préférèrent dire que Chávez se plaisait soudainement à fermer les médias d’opposition pour son bon plaisir.
Même s’il a été vainqueur d’élections plus d’une douzaine de fois, avec des pourcentages d’appuis qui surpassent largement les scores électoraux des chefs de gouvernements des pays du Nord, on n’a eu de cesse de présenter Chávez comme un président « autoritaire » tenté par la mise en place d’un régime dictatorial. Et ce, alors que tout sa vie durant, il a œuvré à faire le contraire.
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Avant même de le considérer pour ce qu’il a représenté pour la gauche latino-américaine, se faisant le porte-étendard contemporain du rêve de Simon Bolívar, qui voulait réunir les peuples d’Amérique latine, Hugo Chávez a d’abord et avant tout été le président adulé du peuple vénézuélien.
Lorsque Chávez s’est présenté aux élections en 1998, après deux ans de prison pour avoir fomenté un soulèvement populaire, il était le porteur d’un projet de société démocratique. Son immense charisme a suscité une adhésion fusionnelle des classes laborieuses qui sont soudainement entrées en politique en « osant » exercer massivement leur droit de vote afin de confier le gouvernement du pays à leur nouveau héros.
En dépit de tous les obstacles qui se sont dressés devant lui, et en dépit de tout ce qu’il lui restait à accomplir lorsqu’il est décédé la semaine dernière, le président Chávez n’a pas déçu les attentes et a donné la dignité et un pouvoir inédit à des êtres humains que l’on considérait auparavant comme des moins que rien.
Le caractère bouillant, provoquant, combatif et parfois vulgaire de Chávez trouvait son écho dans les masses populaires qui ont bien souvent toutes ces caractéristiques elles-mêmes. Chávez était un populiste, oui, et dans le sens pleinement positif du terme.
Le charisme est une forme de pouvoir. Il permet à certaines personnes qui en sont doté, de faire se lever de véritable mouvements de foule. Ils peuvent s’avérer à la hauteur des aspirations qu’ils engendrent, ou ils peuvent les décevoir amèrement. Ils peuvent tromper les masses, comme les « populistes » européens, qui reprennent les idéaux fascistes, ou ils peuvent les promouvoir en leur confiant de nouveaux pouvoirs et de nouvelles capacités.
Mais une chose est certaine, c’est que le charisme, même lorsqu’il sert l’intérêt public et l’approfondissement de la démocratie, ne peut être que temporaire. Un leader charismatique a le devoir moral de remettre entre les mains de la majorité, organisée en structures démocratiques, le pouvoir que le mouvement lui a accordé un temps. Ce leader n’est pas une fin, il n’est pas infaillible, il n’est pas éclairé par Dieu ; il ne doit être qu’une transition.
Est-ce que Chávez aura eu le temps de compléter la transition vers un nouveau régime ? Sur papier, oui. Les réformes au Venezuela ont été nombreuses. Mais était-ce les bonnes ? Et en pratique, qu’adviendra-t-il de la Révolution bolivarienne léguée par les années Chávez ? Dur de le prévoir.
L’avenir est incertain et les reculs sont possibles maintenant pour le peuple vénézuélien qui se retrouvera probablement déboussolé un moment par la disparition de l’un des plus grands hommes politiques de l’Amérique latine et de notre temps.
Mais comme pour le Che et comme pour Allende, nombreux sont ceux et celles qui honoreront par leur engagement aujourd’hui et demain la mémoire du Presidente Chávez.
Guillaume Hébert
Montréal-Nord, 12 mars 2013