Les yeux grands fermés
Le prix de l’habitation à Montréal augmente de façon fulgurante depuis le déclenchement de la pénurie de logement au début des années 2000. Cette pénurie a eu pour effet de faire grimper en flèche le niveau des loyers sur l’île en réduisant le nombre de locataires ayant accès à un logement abordable (c’est-à-dire que l’on consacre moins de 30% de son revenu pour se loger). En outre, la valeur des maisons connaît des hausses vertigineuses, faisant même craindre une bulle immobilière qui pourrait causer bien des dommages advenant son éclatement.
Dans ce contexte, l’immeuble en copropriété, dit condominum, est une formule qui permet à beaucoup de montréalais « d’accéder à la propriété », ceux qui ne veulent plus payer de loyers élevés mais qui ne peuvent acheter une grande maison. Ils tenteront ainsi de faire l’achat d’un condo, quitte à se serrer la ceinture et en faisant parfois appel aux programmes publics tels que Accès Condos.
C’est ici que les choses se corsent. Que le secteur privé, laissé à lui-même, se concentre dans ce qui lui offrira le plus de rentabilité à court terme, c’est logique. On n’espère pas d’un loup qu’il devienne végétarien. Mais que les autorités publiques choisissent également le « laisser-faire » est plus difficile à comprendre.
C’est pourtant l’approche des élus nord-montréalais qui célébraient récemment le démarrage d’un projet Accès Condos dans le secteur nord-est. Le maire Gilles Deguire, qui applaudissait les promoteurs immobiliers, adhère manifestement à une vision selon laquelle à force entourer des pauvres par des condos et des résident plus nantis fera disparaître la pauvreté.
Est-ce la gentrification de Montréal-Nord que souhaite le maire, ce processus par lequel des résidents plus en moyens s’installent, font grimper les prix et au fil des années, expulsent les plus pauvres « ailleurs » ?
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Dans un passé pas si lointain, les administrations publiques avaient tendance à mieux concevoir l’intérêt collectif. La réglementation était prise plus au sérieux et l’on visait un certain équilibre entre les différentes classes sociales. Cet équilibre n’effaçait pas les injustices, mais il garantissait une paix relative et temporaire.
Par exemple, les différents paliers de gouvernement supportaient activement non seulement la construction de habitations à loyers modiques (dont le loyer est fixé en fonction du revenu du résident), mais aussi l’établissement de coopératives d’habitations, dont le principe peut être résumé par la gestion collective d’un immeuble sans propriétaire, mais où tous les résidents, des membres possédant les même droits, sont impliqués dans la prise de décision. Cette époque est révolue. Désormais, on ne parle que de condos.
Pourtant, ce n’est évidemment pas en entourant les pauvres de condos qu’on « redore le blason d’un quartier mal-aimé », comme le dénonçait le comité logement de Montréal-Nord le 20 octobre dans un communiqué. Montréal-Nord, une fois plus, suit les dynamiques à l’œuvre sur le reste de l’île, avec une décennie de retard. Notre arrondissement est à la remorque de la grande ville et reproduit, sans créativité, ce qui s’est fait dans d’autres secteurs. Et on le refait en plus « cheap », en plus…
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Cette propension à traiter les populations déjà exclues comme des masses tantôt à contenir, tantôt à repousser fait montre d’une conception antisociale. Non seulement il on peut s’en indigner d’un point de vue humain, mais il s’agit en plus d’une stratégie risqué pour ceux promeuvent cette vision du monde.
Les émeutes suite à la mort de Fredy Villanueva sont le résultat d’un mélange explosif entre confinement, musèlement et humiliation. Certains ont cru des services sociaux dociles suffisait à acheter la paix sociale avec des populations sacrifiées par notre modèle économique. On reproduit à présent un raisonnement similaire avec un urbanisme débridé à grands développements de condos.
Si l’on garde ainsi les yeux grands fermés sur ce que sont réellement les populations de nos quartiers appauvris, sur leurs droits en tant que citoyens et sur leur dignité en tant d’être humain, si on omet tout ça, et tôt ou tard, cela rejaillira des façons les plus inattendues.
En Espagne, depuis octobre, le mouvement des Indignados fait usage d’une nouvelle tactique. Il n’occupe plus seulement les places publiques mais prend possession d’hotels ou d’autres lieux tels que des marchés pour loger ceux et celles qui ont été expulsés de leurs maisons. Ces actions peuvent capter aisément l’attention ; le besoin de se loger étant fondamental, doit-on laisser le marché dicter les règles dans ce domaine (aussi) ?
Ça pourrait être bien plus aisé. Il est si beau notre peuple, si riche de vie et d’humanité à une époque de glorification du faux. Notre coin est un gisement de vitalité qui déborde sur tout ce qu’il nous reste ; le sport, l’art et beaucoup d’informel. On pourrait y bâtir des choses fabuleuses si l’on décidait, plutôt que de chercher à l’endiguer et l’éteindre comme une banlieue, on choisissait son épanouissement.