Le bruit des bottes
Dans les cinq dernières années, la moyenne annuelle d’immigrants venus s’établir au Québec se situe un peu en-dessous de 50 000. Suite à une décision du gouvernement québécois, la moyenne s’approche désormais de 55 000. Cette hausse a pour but de réduire l’effet de la faiblesse du nombre de naissances au Québec et à l’arrivée des baby-boomers à la retraite. Ce constat démographique, le vieillissement de la population québécoise, n’équivaut pas à un « tsunami gris » qui dévasterait le Québec, comme certains voudraient nous le faire croire. Elle implique un ajustement de notre société à cette nouvelle réalité, et non pas une panique contreproductive.
Il est donc couramment admis que l’immigration fait partie de la solution au maintien d’un certain équilibre démographique. Depuis quelques temps toutefois, cette idée est torpillée au Québec par des intervenants ou groupes variés.
Le fait qu’un nouveau parti politique, cette fois la CAQ, reprenne à son compte une rhétorique de méfiance envers l’immigration n’est pas de bon augure. Comme l’avait fait l’ADQ et d’autres mouvances nationalistes, fédéralistes ou souverainistes, la CAQ y voit un possible gain électoral chez les segments xénophobes de notre société. Ce segment existe au Québec, à l’instar de toutes les sociétés du monde ; la désolante crise des accommodements l’avait démontré à ceux qui en doutaient encore.
Il faut bien noter que les mesures proposées ne sont pas si déterminante d’un point de vue pratique (le seuil de 45 000 proposé pendant deux ans n’est pas une mesure drastique après tout), mais elle s’empare d’un symbole fort : l’opposition à l’étranger, présenté comme responsable de nos problèmes culturels et identitaires, voire, bien plus. C’est ce positionnement que prennent les tenants d’un discours hostile à l’immigration. Les formations politiques flairent ce qui circule dans d’autres sphères de la société. Et ça, ça ne sent pas bon.
Côté islamophobie, les manifestations d’hostilité envers les musulmans, associés à des intégristes religieux et des terroristes, se sont multipliées depuis les attentats de septembre 2001. Tant la droite conservatrice que des laïcs dogmatiques ont contribué à faire croître dans la société un sentiment antimusulman aisément transposable aux nouveaux arrivants puisqu’une vaste part d’entre eux provient du Maghreb.
Des universitaires ont ensuite poussé le débat un cran plus loin et ont suscité la controverse en affirmant que les immigrants ne constituent pas un apport économique valable puisque leur intégration est trop laborieuse. D’autres chercheurs ont beau leur répondre depuis, le doute a été semé et la version libérale de l’immigration en prend pour son rhume.
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Les périodes historiques durant lesquelles l’économie se contracte et les perspectives s’assombrissent, voire tournent au cauchemar (pensez à nos amis grecs), amène tout un lot de questionnement sur notre système social, économique et politique. Pour le meilleur et pour le pire. Dans ces moments, on échappe jamais à un vent de xénophobie. Le monde et sa complexité, l’étranger, devient notre ennemi juré puisque l’on ne comprend plus et on le craint. Dans une économie mondialisé, dérèglementé, virtualisée, il y a une part d’intangible qui mystifie les gens et donne au peuple la nostalgie d’une époque lorsque la vie était plus « simple ».
Ceux-là deviennent alors une proie facile pour ceux qui diffusent une lectures fascisante du monde et font porter l’opprobre sur ceux qui sont en position de faiblesse : les pauvres, les femmes, les immigrants, les étudiants, les anarchistes, les autochtones et tous les militantEs qui œuvrent pour la justice sociale. Ils sont la cible favorite des discours d’extrême-droite, qui revendique la hiérarchie, l’usage de la force, de la guerre au nom du dogme de la tradition.
À l’autre bout du spectre, plus dans mon bout à moi, on dénonce plutôt les puissants, les oppresseurs et les défenseurs aveugles de l’ordre établi. Eux aussi reçoivent une plus grande attention dans la population générale en période de crise, on le voit présentement avec le mouvement civilisationnel des indignéEs.
Deux voies sont possible à notre époque, plus de démocratie et de solidarité ou plus de hiérarchie et d’exclusion.
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J’ai grandi à Montréal-Nord et j’y suis toujours enraciné. Ma socialisation cosmopolite a fait de moi un insatiable du monde. Ses accents, sa musique, sa bouffe, ses imaginaires, etc. Tout ça, sans ébranler ma fierté d’être québécois et de me savoir appartenir à un peuple unique de par sa culture, notamment sa langue.
Mais à travers le temps, mes études et mes engagements, j’ai aussi acquis la certitude que c’est par l’ouverture aux idées du monde qu’on régénère un peuple et par la fermeture qu’on assèche son esprit. C’est pour cette raison que je répète à qui veut l’entendre que mes études sur la culture hip-hop et mon expérience à Montréal-Nord m’a appris comment on y trouve le souffre de vie populaire et métissé susceptible de redonner au Québec (et à l’Occident) les projets de sociétés, et de révolutions, capables de rompre avec le cynisme ambiant.
Tristement, comme l’indique une fois de plus les choix de la CAQ, beaucoup trop de gens tendent à choisir l’autre solution, le repli. Ça m’inquiète et à écouter Yann Perreau, je ne suis pas le seul à craindre le camp du repli et le bruit des bottes…