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L'ange dans la rue

Verville Marie-Hélène - TC Media
Aujourd’hui, un petit garçon verra son père pour sa fête de deux ans. Il l’emmènera au Biodôme. Cette semaine, un jeune homme d’à peine 20 ans, tout juste sorti d’une année d’itinérance, se fera livrer un matelas sans punaises de lits à son nouveau logement. Ce mois-ci, un adolescent de 17 ans appellera le percepteur des amendes de sa ville, afin de prendre un arrangement pour ce vieux ticket impayé, dont les intérêts s’accumulent depuis des années.

Un des défis du financement de l’intervention de rue comme le pratique l’AJOI est de quantifier le travail accompli et de mesurer ses effets, surtout à long terme. Lundi passé, les actions d’un seul d’entre eux auront organisé tous ces petits miracles immédiats. Cellulaire au poing et cigarette au bec, Philippe Vaugeois accompagne, écoute, compatit. «Être intervenant de rue, c’est un peu comme être un bon citoyen… mais tout le temps», explique-t-il. 

Depuis un an, Philippe est coordonnateur clinique à l’AJOI et s’occupe de la formation des employés, mais cet intervenant d’expérience est encore un peu dans la rue, dans les écoles, dans les parcs, les centres commerciaux et autres endroits de rassemblement pour les jeunes de l’Ouest-de-l’Île. Cette région, il la parcourt pour l’AJOI depuis cinq ans en transport en commun, comme les adolescents sur qui il veille. L’approche en est une de réduction des méfaits et l’accompagnement se fait au rythme souhaité par la personne. «On distribue du matériel de prévention, et cela comprend des condoms, des seringues et des pipes à crack», affirme-t-il, impassible.

Ceux qui traînent au Fairview…

Il est midi, Philippe rencontre Mathieu au centre commercial Fairview à Pointe-Claire. Ces deux-là, c’est une histoire d’amitié qui dure depuis cinq ans. Ils se sont connus au coin des rues Chèvremont et de L’Église, à l’île Bizard. «Philippe, c’est mon ange de la motivation», explique Mathieu. «Et je sais qu’il ne me juge pas.» Ce père célibataire de Sainte-Geneviève vient de perdre son emploi et souhaite retourner à l’école. Son ex-employeur lui doit encore de l’argent. Depuis cinq ans, Philippe a été de toutes les étapes de la vie du jeune homme, que ce soit à titre de médiateur en cour lors d’une rupture amoureuse, ou simplement pour parler.

Aujourd’hui, Mathieu est «clean» et surendetté. Il rame pour pouvoir payer à son fils un cadeau d’anniversaire. Il en a la garde une fin de semaine sur deux. Il va le chercher à Longueuil où habite son ex-conjointe, un trajet de trois heures en transport en commun qui lui coûte 9,40$ chaque fois.  Cette semaine, le jeune père ira au Biodôme avec son petit, c’est Philippe qui paie. « Je te fais confiance, retourne-moi les factures », lui dit-il, en tendant l’argent. L’intervenant a puisé ici sur son « budget de rue », qui s’élève à 100$ par mois.

Vers 14h, on se déplace vers le Carrefour Jeunesse-Emploi de l’Ouest-de-l’Île pour rencontrer le groupe d’adolescents en démarche d’orientation et de réinsertion sociale. Ils font partie d’un programme qui s’échelonne sur 19 semaines, à raison de 28 heures par semaine. Cet après-midi, Philippe vient leur donner un atelier sur leurs droits et responsabilités. Parmi eux le jeune Denis*, un adolescent volubile qui suit le programme du carrefour à la suggestion de Philippe. L’an dernier, Denis et son père ont fait partie des nombreuses familles de la région qui ont eu besoin des services de médiation familiale que donnent les intervenants de l’AJOI. Après un parcours chaotique, Denis est de retour à la maison. «Ça fait combien de temps qu’on se connaît? Depuis que j’ai 12 ans! J’étais à l’école. Man, t’es un pan de mur dans ma vie», lance le jeune à l’intervenant. «Un pan de mur? Il est drôle, lui», ronchonne Philippe. On devine son sourire sous la barbe, comme une onde sous-marine. Pas de doute, le compliment lui fait plaisir.

Il est 15h30 et à la pause cigarette, Philippe a droit à une bonne nouvelle. Rémi* vient le saluer à la sortie de l’autobus, le jeune homme de 20 ans s’est enfin trouvé un appartement à Pierrefonds. Cela fait un an qu’il squatte la cave d’un immeuble à logements de la région.  » L’itinérance dans l’Ouest-de-l’Île, c’est insidieux. C’est dur de te réinsérer lorsque tu ne sais pas où tu vas coucher, tu es en mode survie. Alors les jeunes passent d’un ami à l’autre. On les voit avec leur sac à dos au Fairview, on a l’impression qu’ils vont à l’école. Mais ils ne vont pas à l’école, ils sont dans la rue », s’insurge Philippe. L’an dernier, l’AJOI a intervenu auprès de 37 cas d’itinérance comme celui de Rémi.  Selon l’intervenant, la problématique prioritaire dans l’Ouest-de-l’Île est le logement et l’hébergement d’urgence. En ce moment, aucun organisme ici n’a ce mandat précis.

Philippe demande à Rémi quelle grandeur de matelas il a besoin pour sa base de lit, il sera livré la semaine prochaine. C’est grâce à Matelas Bonheur, une entreprise de Sainte-Geneviève, que cette action est possible. Si Rémi a pu se laver sur une base régulière pendant son errance, c’est le fait cette fois du YMCA de Pointe-Claire. L’AJOI peut compter sur de nombreux partenaires pour aider, même si l’approche de cet organisme froisse parfois les susceptibilités. C’est que les intervenants de rue ne font aucun partage d’informations, que ce soit avec les policiers où avec les écoles du secteur, c’est une question de sécurité. Cette façon de faire n’est pas toujours acceptée par les autres organismes.

Un territoire à défricher

Il est 16h, c’est un retour au minuscule quartier général de l’AJOI, située au dernier étage d’une bâtisse de la rue Donegani. Le directeur de l’organisme Benoît Langevin a construit à partir de zéro une équipe qui compte maintenant neuf employés. C’est le tout premier organisme en intervention de rue dans la région.

«Il y a un fort déni de la pauvreté dans l’Ouest-de-l’Île. La défavorisation matérielle et sociale est un fait, mais elle est parcellaire. On y compte huit poches de pauvreté et si nous n’établissons pas des mécanismes, cela devient une source de criminalité, et de détresse humaine», explique-t-il. Un réseau de transport en commun déficient, des ressources étalées sur un grand territoire, des enfants de ménages très pauvres et très riches dans la même classe; dans l’Ouest-de-l’Île, les pauvres sont plus pauvres qu’ailleurs à Montréal.  «Comment un jeune qui habite à Pierrefonds-Est peut-il faire des activités parascolaires à l’école Jean XXIII située à Dorval si sa mère n’a pas de voiture? Il doit être incroyablement motivé pour y arriver», explique le directeur.

En voyant Benoît Langevin, dur d’imaginer le jeune homme qui a postulé pour « pour piloter un projet-pilote », il y a six ans. Il est arrivé à l’entrevue avec sa planche à roulettes. Aujourd’hui, il complète sa maîtrise en gestion et teste tous les outils qu’il étudie. À l’AJOI, on travaille avec sérieux et tout est quantifié: chaque contact, chaque heure de chaque intervenant est passé sous la loupe, les ajustements se font rapidement. C’est une question de survie pour le jeune organisme. «En ce moment, c’est 71% du budget de l’AJOI que je dois aller chercher chaque année. Je dormirai mieux lorsque 60% du financement sera renouvelable, ce qui est sain pour un organisme à but non lucratif», explique le directeur. Cette année si tout va bien, il souhaite monter le plancher salarial.  Présentement, les intervenants de l’AJOI de 1ere année gagnent moins de 15$ de l’heure, ce qui est loin de ce qu’offre le réseau public aux travailleurs de cette tempe. «Il y a tellement de détresse humaine sur leurs épaules», soupire Benoît.

En observation

Il est 17h30, on part à l’île Bizard. Nous voici à la patinoire, les garçons jouent au hockey. Philippe les regarde longuement. «Au début, lorsqu’on observe le milieu, on se fait aussi observer. Les jeunes doivent s’habituer à notre présence.» Cela prend de six mois à un an pour un intervenant de rue de se faire accepter dans la communauté qu’il couvre. Sans ce processus, aucune intervention n’est possible. Sarah de l’AJOI a pris la place ici depuis près d’un an, mais Philippe n’est jamais loin. Après la partie, les garçons l’interpellent, Philippe leur promet d’apporter ses patins, la prochaine fois. Parce que l’intervenant accompagne les jeunes dans les moments difficiles, mais aussi dans leurs bons coups, explique-t-il.

Fin du quart de travail, retour à la maison. Il est huit heures du soir. En chemin, Philippe organise au téléphone un atelier qui sera donné le vendredi suivant par Clémence Giroux  l’avocate dont les coordonnées sont distribuées aux adolescents sur les cartes professionnelles de l’AJOI. Au départ, la formation était destinée aux intervenants seulement, mais d’autres d’intervenants d’organismes partenaires l’ont appris, et ça a fait boule de neige. Résultat: 40 personnes sont attendues et l’arrondissement Pierrefonds-Roxboro a accepté de prêter un local du centre communautaire de l’Est. Philippe raccroche, il pense au buffet. «Ça serait l’fun d’aller au-delà du sandwich pas de croûte. Je pourrais faire à manger pour tout le monde», pense-t-il, tout haut. Devant mon sourcil levé, il s’explique, presque en s’excusant: «Dans une autre vie, j’étais cuisinier… et puis tu sais, mon travail, j’en mange!»

(*Les noms de certaines personnes ont été changés.)

huit heures pour voir l’Ouest-de-l’Île autrement

Le défi lancé à la rédaction: suivre le temps d’un «shift» un travailleur de la région, pour découvrir l’Ouest-de-l’Île à travers sa réalité. Voici le premier article d’une série de trois, à paraître dans les prochaines semaines.

Info: www.ajoi.info

Jeux de la rue de l’Ouest: www.tcjoi.com/Jeux_de_la_rue_OI/Bienvenue.html

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