Tribune libre
05:00 23 juin 2020 | mise à jour le: 22 juin 2020 à 19:12

Pandémie et réaménagements urbains: les personnes handicapées sont des piétons!

Pandémie et réaménagements urbains: les personnes handicapées sont des piétons!

Par les membres de la Table de concertation sur accessibilité universelle des transports collectifs de l’île de Montréal, appuyés par la Table de Concertation des aînés de l’Île de Montréal et le Collectif d’organismes pour la défense des droits des personnes en situation de handicap.

Cet été, la population montréalaise pourra profiter des rues de la ville grâce aux nouveaux aménagements extérieurs offrant une place de choix aux déplacements actifs, à pied ou à vélo. En cours d’implantation, les voies actives sécuritaires et les rues piétonnisées s’ajoutent aux corridors sanitaires ayant vu le jour au cours des dernières semaines. En ces temps de pandémie, alors qu’on nous promet un espace public repensé en fonction des besoins de la communauté en matière de loisir et de mobilité, un pan entier de cette population est encore laissé pour compte: les personnes en situation de handicap. En effet, les obstacles à leur mobilité se multiplient et compromettent grandement leur accès à des transports collectifs sécuritaires.

Prendre les transports en commun à l’heure du déconfinement: un véritable parcours du combattant

Du domicile à l’arrêt d’autobus, des clôtures, des cônes oranges et autres dispositifs jonchent la rue et délimitent un tout nouveau parcours. Si nous nous déplaçons à l’aide d’une canne blanche ou d’un chien guide, nous devons trouver notre chemin dans le couloir de déplacement où files d’attente, et bientôt terrasses, obstruent notre circulation. Les nouveaux aménagements engendrent une réelle perte de repères et nous demandent de nouveaux apprentissages, notamment si nous avons une déficience intellectuelle ou visuelle. Lorsque l’on se déplace en fauteuil roulant, en quadriporteur ou avec un déambulateur nous savons que nous nous buterons, tôt ou tard, à un trottoir sans abaissement ou un corridor trop étroit. Le constat est clair: ce chemin n’a pas été pensé pour nous. Mais supposons qu’aujourd’hui la chance a frappé et que nous avons réussi à atteindre l’arrêt de bus le plus près malgré tout…

Comble de malheur, cet arrêt est désormais inaccessible; le corridor sanitaire implanté ne permet plus à l’autobus de longer le trottoir afin de déployer sa rampe d’accès. Il faut donc se rendre au prochain arrêt en espérant que celui-ci soit aménagé différemment, ce qui n’est pas garanti puisque, par les temps qui courent, certaines lignes d’autobus comportent jusqu’à 3 arrêts inaccessibles consécutifs ou sont carrément déroutées sur une autre rue…

Nous sommes finalement dans l’autobus. Nous avons accumulé du retard sur notre horaire parce que nous avons parcouru le double de la distance habituelle afin de pouvoir monter à bord. Par contre, certain·es d’entre nous ont été forcé·es de rebrousser chemin en raison des obstacles rencontrés. Ces personnes ont dû renoncer à se déplacer. Pourtant, si elles avaient été consultées, elles auraient pu faire valoir leurs besoins en matière de déplacement; pour que de simples détails ne deviennent pas des impasses

Le même scénario se répète avec le transport adapté qui assure un service de déplacements porte-à-porte essentiel. Les personnes ayant des limitations fonctionnelles admises bénéficient de ce service de transport collectif suite à une réservation effectuée la veille. Présentement, nous ne savons pas si les véhicules du transport adapté viendront nous chercher lorsque nous habitons sur une rue touchée par les réaménagements ou si nous pourrons utiliser les débarcadères situés près des commerces où des corridors sanitaires ou des rues «sans automobile» sont implantés. Autrement dit, le droit au transport des personnes en situation de handicap est une fois de plus passé au tordeur et les moyens de consultation permettant d’éviter ces situations le sont aussi.

«Réparer» la chaîne de déplacement

Sur l’ensemble du territoire québécois, 33% des personnes âgées de 15 ans et plus déclarent avoir des difficultés à réaliser certaines activités quotidiennes en raison d’une limitation fonctionnelle temporaire ou permanente¹. Ce taux ne tient pas compte des familles avec de jeunes enfants utilisant une poussette. Le 20 mai, l’ombudsman de la Ville de Montréal rédigeait un avis de préoccupation à l’intention de la mairesse afin de lui rappeler ses obligations relatives aux déplacements des personnes en situation de handicap. Quelques jours plus tard, une enquête fut lancée concernant les multiples réaménagements en cours. À la Ville, on se défend en disant que ces installations sont temporaires et que des ajustements pourront être faits.

Nous savons trop bien que, trop souvent, ce qui est temporaire aujourd’hui sera permanent demain, et que c’est maintenant qu’il faut écouter les besoins de l’ensemble des citoyennes et des citoyens, notamment ceux des personnes en situation de handicap. Que les obstacles à la mobilité de ces personnes soient causés par un arrêt inaccessible, un débarcadère supprimé, une terrasse ayant bénéficié d’un agrandissement ou d’autres mobiliers urbains balisant les files d’attente extérieures, il suffit d’affaiblir un maillon de la chaîne de déplacement pour qu’elle se brise.

Rappelons à la Ville de Montréal que l’accessibilité des transports collectifs ne se segmente pas: elle est universelle ou elle n’est pas.

*La Table de concertation sur accessibilité universelle des transports collectifs de l’île de Montréal est composée d’une vingtaine d’organismes communautaires regroupant des personnes en situation de handicap et coordonnée par le Regroupement des usagers du transport adapté et accessible de l’île de Montréal (RUTA Montréal).

¹Source: Institut de la statistique du Québec, Taux d’incapacité selon le sexe et l’âge, population de 15 ans et plus, Québec et régions sociosanitaires (2010-2011).

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