Société

Oui, le Québec a un passé esclavagiste, et ce n’était pas marginal

Bien des Québécois ne savent pas qu’il y avait des esclaves noirs et autochtones en Nouvelle-France et dans le Bas-Canada. Ceux qui le savent croient que c’était un phénomène marginal parce que la quantité d’esclaves n’avait rien à voir avec les grandes plantations du sud des États-Unis. Or, plusieurs historiens contestent cette vision bien ancrée au Québec et soulignent l’importance de l’esclavagisme dans notre passé collectif.

Après avoir mené des recherches dans les archives disponibles de la Nouvelle-France et du Bas-Canada, l’historien Marcel Trudel publie un premier livre sur l’esclavage au Canada français en 1960. Dans ses ouvrages de référence, M. Trudel comptabilise près de 4200 esclaves, somme dont le tiers est composé de personnes afrodescendantes et les deux tiers d’Autochtones, entre 1629 et 1834. C’est alors la première fois qu’un historien québécois révèle et documente l’existence de l’esclavage dans la province.

Toutefois, le nombre «officiel» de 4200 esclaves répertoriés en Nouvelle-France pose problème puisqu’il tend à minimiser la place de l’esclavagisme dans l’histoire québécoise. Le phénomène, loin d’être marginal, faisait bel et bien partie du système de l’époque et on ne devrait pas le voir dans une perspective uniquement quantitative, estime le professeur au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke Jean-Pierre Le Glaunec.

Bien que ce nombre soit vérifiable et qu’il s’appuie sur les archives québécoises disponibles, M. Le Glaunec souligne que les sources du 18e siècle sont incomplètes. «Il manque probablement des avis de décès ou des sources notariées qui permettraient de documenter la vie d’autres personnes esclavisées, soit autochtones soit afrodescendantes», explique-t-il. 

Pas un phénomène marginal

Il est «indéniable» que l’esclavagisme était un phénomène moins répandu sur le territoire qui est aujourd’hui celui du Québec qu’ailleurs en Amérique, souligne M. Le Glaunec. Toutefois, cela ne signifie pas pour autant que la Nouvelle-France et le Bas-Canada n’ont pas joué un rôle important dans la mise en place de l’esclavage aux 17e et 18e siècles, prévient le professeur. 

L’esclavage racial n’est pas une question de chiffres, c’est une question de système. C’est la construction du capitalisme, c’est l’accumulation de profits.

Jean-Pierre Le Glaunec, professeur d’histoire à l’Université de Sherbrooke

L’historienne et écrivaine Dorothy Williams souligne également qu’on ne peut écarter aussi facilement l’héritage esclavagiste de la Nouvelle-France. Et par le fait même, du Québec. «Les Français n’avaient aucun problème à réduire à l’esclavage les personnes de couleur», souligne-t-elle.

Invisibilisation de la vie de personnes noires

Au-delà de la quantité réelle de personnes réduites à l’esclavage sur le territoire québécois, Jean-Pierre Le Glaunec pense que le nombre de 4200 esclaves pose problème puisqu’il tend à minimiser la place de l’esclavagisme dans l’histoire québécoise. «Au Québec, ce chiffre-là est interprété de la manière suivante: ce n’était pas si grave. Ce n’était pas si grave parce que, aux États-Unis, c’était bien pire», déplore-t-il. 

En effet, Marcel Trudel a qualifié lui-même de «ridiculement faible» le nombre d’esclaves en Nouvelle-France lorsque celui-ci est comparé aux quantités dans les autres pays esclavagistes comme le Brésil ou les États-Unis. Ce regard quantitatif sur l’esclavagisme est encore celui qui domine au Québec, explique M. Le Glaunec.

«Depuis les années 60, ce chiffre-là est sans cesse utilisé dans certains courants nationalistes, notamment afin de minimiser la place des processus esclavagistes dans l’histoire de la Nouvelle-France et du Bas-Canada», mentionne-t-il.

À force de répéter ce nombre, on efface la vie d’hommes, de femmes et même d’enfants qui ont été esclavisés et on invisibilise ce qui a fait la complexité de l’histoire du Québec sur le plan ethnique et racial, pense Jean-Pierre Le Glaunec.

Par ailleurs, on entend souvent qu’il y avait «seulement» un tiers d’esclaves noirs, le reste étant des Autochtones. «Indépendamment des chiffres, même s’il n’y avait eu que 2000 esclaves afrodescendants au 18e siècle au Québec, ce sont 2000 vies qui s’ajoutent à un autre 11 millions de vies dans l’histoire des Amériques noires. Elles ont fait du Québec de la Nouvelle-France une société touchée de près par l’esclavage et par les conséquences de l’esclavage», explique l’historien.

Dorothy Williams ajoute que la présence même de Noirs en sol québécois dès le début de la colonie, comme esclaves ou hommes libres, tend à se perdre dans la mémoire collective. Un homme noir, Mathieu Da Costa, est d’ailleurs arrivé au pays avec Samuel de Champlain lors d’un de ses voyages, en 1603. Libre, il travaillait comme traducteur.

Il y avait un homme noir dans le navire avec [Champlain]. On est ici depuis plus longtemps que les Irlandais!

Dorothy Williams, historienne et écrivaine

Changer la perspective

Estimant que l’œuvre de Marcel Trudel est «paternaliste» et «dépassée», Jean-Pierre Le Glaunec se réjouit que la recherche sur ce sujet soit en plein essor en ce moment. 

De plus, les programmes et les manuels scolaires doivent être repensés pour «changer la perspective» dans laquelle l’histoire est abordée et faire de la place à la complexité raciale. «Il y a véritablement presque une sorte d’empêchement quasi psychanalytique à penser la race dans l’histoire du Québec. Ce n’est pas juste l’esclavage qu’on minimise dans les débats au Québec depuis 15-20 ans. C’est vraiment la place des communautés afrodescendantes», souligne le professeur. 

Dorothy Williams estime aussi que l’histoire de l’esclavagisme, mais aussi celle des Noirs en général, n’est pas mise de l’avant dans l’éducation. «Pourquoi ce serait connu quand le gouvernement s’assure que toute l’histoire qui n’est pas “québécoise” ne soit pas incluse dans le cursus scolaire?», dit-elle.

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