L’inclassable Wayne Shorter
Le saxophoniste émérite revient à Montréal. Et ça le rend très heureux. Entrevue avec un artiste et un musicien hors-norme.
Discuter avec Wayne Shorter est une expérience en soi. Son flot de paroles rappelle des airs jazz. Un peu d’impro, des montées en puissance, de petites digressions, des rires profonds… Pendant l’heure que durera l’entretien, M. Shorter imitera son regretté ami Miles Davis, en prenant sa grosse voix rauque. «Je me souviens quand Miles m’a dit : “Hé Wayne, est-ce qu’il t’arrive d’être tanné de jouer de la musique qui sonne comme de la musique?” Je n’ai même pas répondu, et il m’a dit : “Ne dis rien, je te comprends.”»
Au cours de la discussion, il nous parlera aussi du calendrier maya («On dit que la fin du monde arrive, mais la fin du monde, tel que nous le connaissons, est déjà en marche depuis longtemps.»). Puis de Justin Bieber («J’aimerais bien l’entendre chanter quelques octaves plus bas, ce petit!»). Puis enfin, de son amour des superhéros et du cinéma («Vous avez vu The Avengers? C’est bon, hein? Moi, j’adore Alien et Sigourney Weaver!»).
Vendredi, Wayne Shorter se produira au Jazz avec son quartet. Avec «ses garçons», comme il les appelle. Conteur captivant, le saxophoniste de 78 ans n’a que de bons mots pour Montréal, où il a remporté, en 1996, le Prix Miles-Davis. «Ce prix m’a montré à quel point, à Montréal, on respecte la culture. Contrairement aux États-Unis, où les gens ont de moins en moins envie d’apprendre. Plus le temps passe, plus on risque d’entendre des gens dire des choses comme : “C’était qui, ça, Miles Davis?” Je suis sûr que certains disent déjà : “C’était qui, ça, Humphrey Bogart?”»
Légende du saxophone, Wayne Shorter a joué avec Art Blakey, pour lequel il a été directeur musical, puis il a fait partie du quintette de Miles et a fondé le groupe Weather Report. Il a aussi accompagné, parmi de nombreux, nombreux autres, Carlos Santana et Joni Mitchell.
Pourtant, lorsqu’il était jeune, rien ne le destinait à une carrière faite de musique. «Jusqu’à l’âge de 16 ans, je ne savais pas ce que je voulais faire plus tard. La plupart des élèves de ma classe étudiaient ce qu’on appelait de l’art commercial. Moi, je leur disais : “Oui, c’est ça, tu vas être étalagiste.” Ils étaient tous menés par l’attrait du dollar facile.»
Et comment en êtes-vous venu à jouer, Monsieur Shorter? «En fait, on m’a placé dans une classe de musique afin de me discipliner. Je n’étais pas un mauvais garçon, j’étais même assez timide, mais j’ai tellement fait l’école buissonnière que je me suis fait prendre! Ma philosophie, c’était toujours : “Bah, ce n’est pas grave, personne ne va s’ennuyer de moi!”»
Et quand vous vous êtes fait prendre, on vous a dit quoi? «On m’a demandé ce que je faisais de mes après-midi. J’ai répondu que j’allais au cinéma pour voir un programme double (double feature) et un spectacle. Ç’a mis la puce à l’oreille de notre directeur, qui a compris que j’aimais la musique live. Il m’a placé dans la classe de Monsieur Achilles, qui donnait des cours de musique instrumentale. J’étais captivé. Monsieur Achilles! Il avait un nom de superhéros!»
Avec toujours le même enthousiasme, Wayne Shorter nous explique ensuite sa découverte du jazz, digressant ici et là, se rappelant lui-même à l’ordre. «J’écoutais la radio et j’ai entendu parler de ce nouveau type de musique : le bebop, se souvient-il. Ce fut une révélation. Ces compositions me faisaient ressentir la même chose que lorsque je m’achetais des bédés au dépanneur. Une joie incroyable! Ces gars qui jouaient du bebop, c’étaient des surhommes. Et moi, je voulais faire partie d’une société de surhommes.»
Il faut croire que cette société l’a bien accueilli. Après avoir commencé par la clarinette, à 16 ans, Wayne est passé au saxophone. Et a eu la carrière qu’on sait. «On ne peut pas blâmer les instruments s’ils n’expriment pas exactement ce qu’on souhaite exprimer, remarque-t-il. Je n’ai pas arrêté un instrument pour en commencer un autre. Il n’y a pas de début et de fin dans la vie. Tout est une suite, une continuité. Il faut voir au-delà de l’instrument. Beethoven, par exemple, ne jouait pas du piano, il jouait des émotions. Duke Ellington aussi.» Et vous, Monsieur Shorter? «Eh bien, nous, avec le quartette, on joue aux astronautes. On va là où personne d’autre n’ose aller!»
Wayne Shorter
Théâtre Maisonneuve
Vendredi à 21 h 30