Droit à l’amour
Métro publie aujourd’hui le texte d’un des gagnants d’un concours de journalisme organisé par la Ville de Montréal en collaboration avec l’Université de Montréal, Métro et CIBL 101,5 FM.
Montréal a toutes les raisons du monde de se péter les bretelles. Incontournable en 2013, selon Lonely Planet. Plus branchée que jamais, d’après le New York Times. Mais la ville peut aussi compter sur des bâtisseurs d’une autre tempe. D’autres types d’entrepreneurs. Des créateurs d’humanité.
Richard Chrétien, fondateur du Sac à dos, un organisme qui redonne un peu de dignité aux personnes itinérantes, est l’un de ceux-là. «Quand je vois qu’il y a de plus en plus de monde qui dort dans le métro de Montréal, ça me fâche», s’indigne celui qui a pris les choses en main en leur prêtant des logements confortables et des boîtes postales à sa maison de réinsertion, rue de Bullion.
Montréal en lumière
«Ce serait un drame si les organismes comme les nôtres disparaissaient du jour au lendemain. Le crime augmenterait en flèche. Il y aurait des vols et des agressions, car plus on met les itinérants à l’écart de la société, plus ça devient une sous-culture. On ne serait tout simplement plus en sécurité», prévient Richard Chrétien, pour qui le réseau montréalais d’entraide est un gage de paix sociale et économique. «Montréal est encore un village, si on la compare aux autres grandes villes du monde», estime-t-il, persuadé que le niveau de tolérance est plus élevé ici qu’ailleurs. Mais l’humaniste ne se leurre pas. Il combat toujours de nombreux préjugés.
Même son de cloche du côté de Pierre Gaudreau, coordonnateur du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) représentant plus de 90 organismes. «Il y a de l’entraide, de la charité. Il y a des citoyens qui donnent de l’argent à la Maison du Père, à La Rue des Femmes ou au Sac à dos, ou qui achètent le magazine L’Itinéraire, mais il y a aussi de l’intolérance», insiste le directeur du RAPSIM.
Certaines actions sont médiatisées : le mæstro Kent Nagano visitant l’Accueil Bonneau ou encore la Mission Old Brewery accueillant bouddhistes, chrétiens, juifs, musulmans, sikhs pour Noël. Le premier pôle de services en itinérance au centre-ville, mis en place récemment par la Société de développement social de Ville-Marie en collaboration avec la Mission St-Michael et la Société de transport de Montréal, suscite aussi un certain intérêt. Mais on parle peu des 680 personnes qui viennent chercher leur chèque d’aide sociale chaque mois au Sac à dos.
Couche de protection
«Moi, je reçois un salaire, j’ai un appartement… même un REER. Bref, j’ai des biens. Autour de moi, j’ai une couche de protection qui empêche d’atteindre directement ma personne physique», observe celui qui combat la langue de bois. «Mais eux, ils n’ont rien de tout ça. C’est pour ça qu’ils s’entourent de sacs. Ils veulent éloigner le monde d’eux le plus possible, car l’espace autour d’eux, c’est tout ce qu’il leur reste», insiste le directeur général du Sac à dos. Ils sont si habitués d’être ignorés quotidiennement que, lorsque le Sac à dos leur offre un appartement, ils ont de la misère à accepter qu’il leur soit bel et bien destiné… Que tout ce «luxe» leur revient vraiment. «Ils ont l’impression qu’ils n’ont pas droit à ces choses-là», déplore-t-il. À force de n’affronter aucun regard, le syndrome de l’imposteur les envahit. Ils broient du noir. Pour Chrétien toutefois, personne n’a de nom à coucher dehors.
Il serait même plus rentable d’offrir un toit aux sans-abri plutôt que de les abandonner aux services d’urgence déjà engorgés, soutient Stephen Gaetz, directeur du Réseau canadien de recherches sur l’itinérance dans une étude intitulée Le coût réel de l’itinérance : peut-on économiser de l’argent en faisant les bons choix? publiée par le Canadian Homelessness Research Network Press en 2012. Au Canada, le coût de l’itinérance est de 4,5 à 6 G$ par année.
[pullquote]
De commerce agréable
«Les gens se disent parfois qu’ils doivent payer pour du monde qui boit et fume parce ce que c’est la seule chose qu’ils voient des sans-abri», regrette Richard Chrétien, conscient par ailleurs qu’ils donnent du fil à retordre à plusieurs. Pourtant, son expérience lui enseigne qu’en ralentissant leur consommation, beaucoup recouvrent une dignité et effectuent de l’excellent boulot. «De plus en plus souvent, les commerçants découvrent nos gars et sont agréablement surpris. Ils me disent : “Ce sont des gars de la rue, ça?”», s’enthousiasme-t-il. Des amitiés se créent. Même s’il reste beaucoup de travail à accomplir, le milieu des affaires montréalais s’ouvre de plus en plus à la richesse de ces personnes. Selon lui, la crise économique récente a tiré la sonnette d’alarme et a brusquement rappelé que personne n’était à l’abri de la précarité.
Homme de rêve
«Richard Chrétien? Ce gars-là est un exemple de courage et de conviction», lance spontanément Serge Lareault, éditeur du magazine L’Itinéraire. «Il a commencé avec presque rien. Une idée bien simple. Mais il fallait le faire. Et il l’a fait!» se presse-t-il d’ajouter. «Il a vraiment tout donné. On ne peut pas parler de travail dans son cas, mais plutôt de vocation», tranche-t-il. «Quand l’été approche, les gars de la rue sont souvent obligés de jeter leur manteau d’hiver aux poubelles parce qu’ils ne savent pas où les mettre jusqu’à tant que le froid revienne», explique à brûle-pourpoint le grand patron du journal de rue. Le Sac à dos remédie à ce problème en leur donnant un accès à un casier. Il leur fournit aussi une adresse permanente qui leur permet de recevoir leur chèque d’aide sociale ou leur carte d’assurance-maladie par exemple.
Amour bourgeois
Un jour, un homme a marqué à jamais la vie de Richard Chrétien. «L’amour, c’est pour les bourgeois. Ce n’est pas pour nous autres», a rétorqué du tac au tac Jean-Louis, un gars de la rue à qui on avait demandé ce qu’il pensait de l’amour. Depuis, Chrétien pense que l’estime de soi vaut son pesant d’or. L’homme défend bec et ongles l’idée que l’amour est peut-être un droit aussi valable que celui de se divertir.