Karine Damphousse: sortir de l’impasse
Pour bien des jeunes femmes qui se prostituent, entamer des procédures judiciaires contre leur proxénète leur permet de sortir d’une situation de violence et d’abus. La chercheuse Karine Damphousse, qui travaille depuis 11 ans avec le Centre d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC) auprès de jeunes prostituées du milieu, a étudié l’effet de ces procédures et des relations de ces femmes avec leur proxénète sur leur bien-être. Métro s’est entretenu avec elle.
Comment est-ce que les prostituées vivent leur expérience avec la justice quand elles portent plainte?
J’ai été vraiment surprise de voir que la majorité des participantes à l’étude avaient eu une perception positive de leur expérience pénale. Ça a des effets au niveau de leur estime de soi, elles se voient plus positivement. Ça a aussi un effet sur leur relation avec leur proxénète. Toutes les filles que j’ai rencontrées ont pu quitter le proxénète et couper tous les liens avec lui. Par contre, ça n’a aucun effet sur leurs activités de prostitution. La majorité a continué à se prostituer à la suite des procédures judiciaires.
Pourquoi?
Souvent, c’est par nécessité. Quand elles quittent le proxénète, elles sont dépossédées de tout, n’ont plus un sou. Entre autres parce qu’elles ont tout remis l’argent au proxénète. Le proxénète a souvent contracté beaucoup de dettes en leur nom, ce qui mine leur réputation auprès des institutions de crédit. Elles se prostituent alors pour repayer ces dettes. Mais aussi parce que c’est un terrain connu pour elles. C’est souvent tout ce qu’elles connaissent comme métier.
Comment le SPVM a-t-il réussi à obtenir des résultats positifs avec cette clientèle?
L’équipe de Dominic Monchamps [superviseur à la Section des enquêtes multidisciplinaires et coordinations jeunesse, volet moralité] a une approche vraiment différente. Elle va donner beaucoup d’information à la victime, a une attitude empathique et offre du soutien. Ce qui est formidable avec cette équipe, c’est qu’elle a non seulement une approche particulière adaptée à ces filles-là, mais son approche réussit même à renverser la perception négative que plusieurs femmes ont des services policiers. Souvent, ces femmes ont eu des rapports négatifs avec les intervenants de première ligne, les policiers patrouilleurs.
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Comment la relation des prostituées avec leur proxénète affecte-t-elle leur victimisation?
On parle souvent dans les médias des jeunes femmes qui sont amoureuses de leur proxénète, qui se font manipuler parce qu’elles sont en amour. Mais il y en a, des femmes, qui sont proactives et qui vont elles-mêmes contacter des agences ou conclure une entente avec le proxénète pour l’administration de l’argent et établir le rôle de chacun. Que ce soit une relation de travail ou d’amour, il y a une différence dans la manière que la manipulation va s’effectuer. Mais pour les femmes qui sont dans une relation amoureuse plutôt que de travail, elles vont rester beaucoup plus longtemps et elles en ressortiront beaucoup plus éprouvées émotionnellement. Qu’elles soient proactives ou non, à un moment donné, elles vont en venir à se considérer victimes, et c’est quand il y a une absence de choix.»