Une inquiétude légitime
Non, je ne parlerai pas de l’inquiétude d’une bonne partie de la population québécoise quant à la «montée de l’islamisme» à Montréal. Au lendemain de la diffusion de la première œuvre de trouble.voir.ca, mais surtout après la lecture de commentaires glanés sur les réseaux sociaux, je m’intéresse plutôt à l’inquiétude pas toujours justifiée, mais tout de même légitime, de certains lecteurs de voir leur hebdomadaire culturel préféré se transformer.
Dans une chronique annonçant l’arrivée de trouble.voir.ca, le spécialiste du far web Joël Martel remet à sa place le discours nostalgico-moralisateur du «Voir n’est plus ce qu’il était». En effet, comme Richard Martineau l’a si bien dit par le passé, on change, revenez-en. Dans le contexte actuel, on pourrait même dire que ne pas changer équivaudrait à être voué à disparaître. Les médias, tous les médias, doivent s’adapter à un nouvel environnement.
Mais au-delà de ce discours nostalgique absurde, ce que je lis, sur les réseaux sociaux, c’est aussi une déception de fans de la première heure envers l’institution culturelle qu’est le Voir. Cette déception est alimentée par plusieurs facteurs.
Depuis quelques années, ceux qui attendaient impatiemment les jeudis pour pouvoir se noircir les doigts en lisant les chroniques de Steve Proulx ou les critiques éclairées d’Olivier Robillard Laveaux et de Manon Dumais ont vu leur journal être réduit à une peau de chagrin, son cahier V (pour Véhicule publicitaire?) prendre plus de place et ses éditions régionales disparaître. À cette déception, on pourrait répondre qu’un contenu culturel de qualité continue d’être produit sur le web, parce qu’après tout, on est en 2013. On peut aussi ajouter que c’est la triste réalité des médias, et qui plus est des médias culturels. Je ne crois pas que l’actuel rédacteur en chef Simon Jodoin y soit pour quoi que ce soit, mais permettons aux fans d’être déçus. Même si c’est la faute de personne en particulier.
Ajoutons à cette déception l’inquiétude de voir Voir surfer sur la popularité de personnalités web et de céder à la tyrannie du clic. L’un des buts avoués de l’embauche de ces agitateurs du web pour trouble.voir.ca est de capitaliser sur leur grande maîtrise du médium. Mais le danger est déjà présent depuis longtemps, puisqu’on paye aux clics, et pourtant, on voit peu de blogueurs du Voir céder au racolage ou à la provocation, comme il se voit dans d’autres médias, dans le but de récolter des likes, des clics et les profits qui viennent avec. Ça n’en demeure pas moins une inquiétude légitime, qui saura peut-être être apaisée par l’épreuve du temps et surtout, par la mise en ligne de ladite plateforme, sur laquelle on ne peut que spéculer présentement.
Mais je crois que ce qui autorise d’abord les fans de Voir à être circonspects, c’est la grande vigilance envers les autres médias à laquelle l’hebdo gratuit les a habitués. On en rit souvent, de cette chronique dans laquelle Richard Martineau dénonçait la convergence de cet empire dont il fait partie aujourd’hui. Reste que cette critique des médias est typique de la rigueur à laquelle le Voir nous a habitués depuis toujours. Non seulement à travers les chroniques de Richard Martineau, mais aussi à travers celles de Steve Proulx et de Simon Jodoin, qui n’ont pas hésité à employer un ton baveux pour chauffer les oreilles de leurs collègues ou de leurs concurrents. Comme l’écrivait avec justesse Joël Martel dans sa chronique, «Voir engage souvent des baveux». Je pense que cela autorise les fidèles lecteurs du Voir à être très exigeants envers leur journal culturel préféré. Au fond, c’est de l’amour.