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L’effort d’un bûcheron

Mon beau-père est un bûcheron. Ce n’est pas une façon de parler: c’est un vrai bûcheron, qui a cordé toute sa vie, qui portait la chemise à carreaux bien avant qu’elle ne trouve preneurs parmi l’intelligentsia du Mile End, et qui file paisiblement sa retraite aujourd’hui. Il s’agit d’un homme qui possède peu d’éducation, mais qui est assez politisé et, surtout, qui est branché par intraveineuse aux chaînes d’information en continu. Il connaît en détails les vies des crosseurs qui défilent depuis des mois à la Commission Charbonneau et a sa petite idée sur chacun d’eux.

Comme tout bon Québécois, il a aussi sa petite idée sur la Charte des valeurs québécoises. Qu’il soit pour ne m’étonne pas. Ce qui m’étonne d’avantage, c’est l’effort qu’il a mis pour l’expliquer. Un effort fort honorable.

Après un souper de famille houleux au cours duquel il était pratiquement impossible de tirer quelque conclusion intelligente que ce soit tellement ça gueulait fort, il a décidé de mettre sur papier le fruit de ses réflexions. Il a écrit à la main un texte de 10 pages, 2650 mots, que ma mère a retranscrit pour mon bénéfice, en prenant soin de corriger les fautes (une par mot).

Évidemment, je ne suis pas d’accord avec plusieurs des idées de ce texte qui comporte certaines lacunes juridiques et politiques ainsi que différentes variantes du «si sont pas contents, qu’y r’tournent dans leur pays». On va pas changer l’homme. Malgré tout, je dois reconnaître que mon beau-père s’est adonné peut-être avec ce texte au plus grand effort intellectuel de toute sa vie.

Ça m’a donné espoir dans le dialogue, puisque son «Mémoire d’un bûcheron», c’est comme ça qu’il l’a intitulé, m’a permis, mieux qu’une discussion à bâtons rompus, de comprendre son raisonnement, et ma réponse lui permettra sûrement de voir que nos visions et objectifs ne sont pas si éloignés.

Hier soir à tout le monde en parle, Chantal Hébert a mis le doigt sur le caractère anti-intellectuel de ce débat. Il est décourageant de voir que nos dirigeants prêtent davantage foi à une consultation par internet qu’aux avis juridiques qui émanent de leur propre administration.

Cette dérive est peut-être liée au fait que le gouvernement sait très bien qu’une minorité de personnes lira de toute façon ces avis. Dans sa chronique d’aujourd’hui, Alain Dubuc rappelle que 53% des Québécois n’ont pas les compétences souhaitables en français pour vraiment s’épanouir dans une société moderne. Des 47% qui n’éprouvent pas de difficultés en lecture, combien se donneront la peine de lire un avis de la Commission des droits de la personne et de la jeunesse ou une chronique de Mathieu Bock-Côté dans le Journal de Montréal? La plupart se fieront au portrait forcément incomplet que leur livre la télévision.

Que mon beau-père s’adonne avec autant de rigueur (sa rigueur à lui) à un exercice discursif aussi complexe révèle toutefois une facette plus enthousiasmante de la réalité. Ça montre non seulement qu’il est possible de demander un plus grand effort de réflexion à nos concitoyens, mais que certains d’entre eux, malgré les difficultés qu’ils éprouvent à fournir cet effort, ont une volonté très forte de le faire. Je pense que le débat leur tient suffisamment à cœur pour qu’on leur fasse l’honneur de leur donner l’accès à toute l’information nécessaire pour bien comprendre la situation. Malheureusement, en ce moment, le gouvernement a tout avantage à nourrir plutôt la paresse intellectuelle que l’effort.

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