Le roi déchu
Je n’y étais pas quand les Doors et Jim Morrison sont venus au Forum en 1969. Sur les publicités pleines de promesses qui avaient précédé le spectacle, ils avaient mis la photo du Lizard King dans toute sa splendeur, torse nu, superbe. Le grand soir venu, le lézard s’était transformé en gros reptile plutôt saoul comme une botte qui hurlait, à chaque instant : «Qui a une demande spéciale? Who cares? On va TOUTES les faire anyways !!!» Deux fois pendant le spectacle, il était tombé en bas de la scène. Ouch…
Je n’étais pas là non plus quand Renaud s’est ramassé dans les tréfonds du pathétique au Spectrum en 2001. Je n’ai pas manqué grand-chose à vrai dire. Qui donc peut avoir envie de voir quelqu’un que l’on a tant admiré s’enfoncer si bas dans l’abîme de ses tourments? Des chums qui ont assisté au naufrage m’en parlent encore l’œil mouillé.
Malheureusement, j’étais là l’autre soir, dans la grande salle de la PDA, pour assister au concert double de Gary Clark (trente fois meilleur qu’en première partie de Kings of Leon en février dernier au Centre Bell) et du grand maître BB King, le bien nommé. Oh, la cata mes amis. La tristesse, c’était à mon tour de m’en faire servir une pointe…
La première fois que j’ai vu BB King, c’était dans ce formidable rassemblement des géants du blues, le 12 octobre 1980 au CEPSUM de l’Université de Montréal (avec Muddy Waters, John Lee Hooker et James Cotton, oui oui, le même jour sur la même scène…). Dans le groupe, BB 1er se distinguait. Vêtu d’un habit bleu électrique pour le moins saisissant et entouré des plus beaux membres de la cour qui l’accompagnaient allègrement pour son heure et quelque de perfor. C’était à l’époque où son BB King Orchestra jouait pour lui et non pas à côté de lui. Samedi soir, c’était à pleurer de le voir ainsi abandonné par sa gang. Un vieux monsieur, épouvantablement seul sur sa chaise, qui jouait un You Are my Sunshine digne d’un débutant sans talent et tenant des propos totalement décousus. L’horreur. À 88 ans, qui donc le pousse à ainsi se déshonorer sur scène? On est ici en droit de parler d’acharnement mercantile. Ne cherchez pas ailleurs, sa gérance et ceux qui le retiennent encore sur la route sont les seuls vrais responsables.
J’ai eu mal. Pourtant, j’avais vécu d’autres épisodes traumatisants avant. Comment oublier Chet Baker au même festival en 1986? Grugé par l’héroïne et incapable de sortir le moindre son de sa trompette. J’ai aussi vu Léo Ferré, au crépuscule de sa vie (du moins, ça avait l’air de ça), chantant difficilement sur des bandes préenregistrées. Dans le même ordre d’idées, je me souviendrai pour l’éternité de Serge Reggiani qui peinait à lire ses propres paroles sur un télésouffleur que l’on avait pourtant placé à 3 pieds de sa face aux FrancoFolies de 1993. Rien de cela ne s’oublie. Rien. On les aime tellement ces artistes-là, ce sont les derniers que l’on voudrait voir ainsi dépossédés de tout.
Samedi soir, à la fin de la soirée et après quelques huées (rares, mais quand même…), plusieurs se sont rassemblés sur le bord de la scène pour souffler des bisous au Roi BB et lui demander de rentrer tranquillement dans son château de Las Vegas pour y faire de beaux rêves. Parce qu’avec lui, même s’il ne semblait pas trop s’en rendre compte, on venait de vivre un cauchemar. Crisse de vieillesse.
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Tiens, v’là t-y pas Charles Aznavour, avec ses 90 ans bien sonnés, qui remet ça une fois de plus au Centre Bell le 17 septembre prochain. J’ai passé une dernière soirée en sa compagnie il y a quelques années à la Maison symphonique. Le souffle court, il avait chanté plutôt mal en se frottant les yeux comme un enfant fatigué qui veillait trop tard. On lui doit entre autres une superbe chanson dans laquelle on retrouve les mots : «Il faut savoir quitter la table…»
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