Culture
03:30 29 janvier 2020 | mise à jour le: 28 janvier 2020 à 20:41 temps de lecture: 8 minutes

«Le rire»: Rire pour s’en sortir

«Le rire»: Rire pour s’en sortir
Photo: La boîte à Fanny/Collaboration spéciale

On se sent parfois comme dans un épisode de Twin Peaks en regardant Le rire, cinquième long métrage du cinéaste Martin Laroche. Onirisme, inquiétante étrangeté, ruptures de ton, climat angoissant et présences mystérieuses alimentent cette puissante réflexion sur l’humour comme mécanisme de survie.

Contrairement à son amoureux, qui s’est fait tuer sous ses yeux, Valérie (Léane Labrèche-Dor) a survécu à la guerre – guerre dont on ignore tout, mais qui a eu lieu dans le Québec contemporain.

Quelques années plus tard, en amour avec Gabriel (Alexandre Landry) et préposée dans un CHSLD, où elle se lie d’amitié avec une patiente, Jeanne (Micheline Lanctôt), elle peine à apprivoiser le bonheur, car les démons du passé la hantent toujours.

Malgré son titre, Le rire n’est pas une comédie. Ce qui ne nous empêche pas de rire aux éclats par moments en visionnant cette œuvre singulière signée Martin Laroche.

Qu’est-ce qui vous a amené à aborder de grands thèmes comme le choc post-traumatique, le syndrome du survivant et le rire comme mécanisme de survie?
Les conséquences de la guerre m’ont toujours fasciné. Les combats ne m’intéressent pas, c’est le côté psychologique: comment en est-on venu à commettre de tels actes? On a connu très peu de guerres au Québec. Alors, souvent on se retrouve devant un mur: on ne peut pas vraiment en parler. J’avais le goût de contourner ce mur. Je ne voulais pas faire un film qui se passe dans les années d’après-guerre en Europe, car ça instaure une distance, ça appartient au passé. J’ai donc voulu situer la guerre ici.

Le film ne nous dit rien sur les circonstances de ce conflit. Le voyez-vous comme un prétexte pour aborder ces conséquences?
Je voulais représenter des événements horribles qui se passent pendant la guerre et, oui, utiliser ce prétexte pour explorer ses conséquences. Qu’est-ce que le rire ou l’humour peuvent apporter quand on a des séquelles, le syndrome du survivant, la culpabilité d’être la personne qui a survécu, qu’on devient la personne capable d’oublier, capable de rire?

Est-ce que le choix de situer cette guerre dans un contexte contemporain vise à permettre au public de s’identifier davantage aux personnages et à ce qu’ils vivent?
Ça oblige à se confronter. [Le dramaturge] René-Daniel Dubois a déjà dit qu’au Québec, on a souvent l’impression d’être en dehors de l’histoire; ça m’a marqué. Ça fait en sorte qu’on a l’impression que ça ne nous concerne pas, comme si on n’avait rien à se reprocher. Mais on y participe, à l’histoire; l’attentat à la grande mosquée de Québec en est un exemple récent. Je trouvais donc intéressant de ramener ça à notre quotidien.

Le rire est un film déroutant, qui nous rend souvent inconfortable. Comment avez-vous voulu jouer avec les émotions du public?
Ça fait partie du plaisir du cinéma. Pas de manipuler le spectateur à tout prix, mais de l’amener dans des zones auxquelles il ne s’attend pas. J’aime beaucoup les films qui me surprennent, qui me déstabilisent. J’adore ça! Dans ce film, je voulais susciter des questionnements sans que ce soit juste ça. Je ne veux pas que les gens sortent frustrés de la salle en se disant : «Je n’ai rien compris!» Idéalement, je souhaite qu’on sorte de cette expérience avec un beau feeling.

«Le cinéma est un art très réaliste, mais de temps en temps, on peut se permettre de livrer une certaine forme de poésie visuelle.» Martin Laroche, cinéaste

On se sent par moments dans l’univers de David Lynch, notamment en raison du symbolisme et de la présence de deux mystérieux personnages secondaires interprétés par Sylvie Drapeau et Catherine Proulx-Lemay. Que vouliez-vous exprimer par ces représentations surréelles?
Il y a du Lynch, c’est une influence. J’aime semer de fausses pistes ou, du moins faire des trucs sans tout expliquer, parce que ça fait en sorte que le film nous hante, nous reste dans la tête. Dans ce cas, on essaie de trouver une interprétation, on revoit le film pour essayer de comprendre. J’ai revu plusieurs fois les films de Lynch et, à chaque fois, j’ai vu quelque chose de nouveau. D’ailleurs, plein de membres de l’équipe du film m’ont posé des questions. Le monteur sonore arrivait chaque jour avec une nouvelle explication des symboles! (Rires)

Même eux n’ont pas eu droit à des indices de votre part?
Ils n’ont pas toutes les infos et ils interprètent… C’est fou, des fois, des gens me sortent des interprétations auxquelles je n’avais même pas pensé!

Voici la mienne: l’onirisme serait-il un moyen de traduire les émotions inqualifiables que ressentent les personnages?
Je ne le voyais pas exactement comme ça, mais c’est super intéressant comme analyse! Il y a en effet des choses dans la vie qui nous apparaissent difficiles à verbaliser ou à exprimer, qui relèvent du ressenti. Il y a de la poésie dans les choses qu’on n’explique pas. Devant une toile de Riopelle, on ne saisit pas ce qu’il peint, on apprécie tout simplement la poésie de son œuvre. Même chose dans les chorégraphies.

Il y a plusieurs ruptures de ton dans Le rire. On n’a qu’à penser à la transition entre la scène au début où Valérie sort traumatisée d’une fosse commune et le moment où elle s’éclate avec son amoureux sur la chanson Sensualité d’Axelle Red. Qu’est-ce qui vous plaît dans ces contrastes?
Ça fait partie de ma réflexion sur l’humour. Selon moi, une des plus belles façons qu’a l’humour de s’exprimer est par contraste avec le drame. J’aime alterner, car c’est un peu ça, la vie.

Le vibrant monologue de la fin livré par Valérie – dans lequel elle dit notamment «Pendant la guerre, j’ai beaucoup ri» – est-il l’aboutissement de cette réflexion?
Je vais donner un exemple personnel. J’ai perdu mon meilleur ami à 21 ans, il avait la fibrose kystique. La journée où il est décédé, notre petite gang est sortie dans un bar. On s’entend: c’est le plus gros drame que j’ai vécu dans ma vie, je n’ai jamais été aussi triste et j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps… Mais pendant cette soirée, je me rappelle qu’on a fait des blagues, qu’on a ri, qu’on a dit des niaiseries… C’est ce que je trouve le plus beau: cette possibilité de rire quand même.

Finalement, l’humour est un mécanisme de survie?
Oui. Dans son essai Le rire, le philosophie Henri Bergson écrit que le rire est une distance émotive. On a souvent tendance à penser que c’est une émotion, mais au contraire, c’est la capacité de se distancier d’une chose au point d’être capable d’en rire. Il y a un processus d’intellectualisation. C’est une résilience, dans le fond. C’est ce qui est beau.

Le rire: Bas les masques

Le rire est une proposition originale dans la cinématographie québécoise. Métro a demandé à trois de ses acteurs ce qui les a séduits dans le scénario.

«Ça se rapproche de beaucoup de choses qui me touchent. C’est une représentation très humaine et complexe des émotions. Et puis, l’arme du rire est vraiment bien utilisée dans le film.» Léane Labrèche-Dor

«Le rire est un des deux grands masques du théâtre, avec celui de la tristesse. Ce n’est jamais tout à fait l’un ou tout à fait l’autre. Les deux ont la même fonction de libération complètement essentielle.» Micheline Lanctôt

«Ce film pose beaucoup de questions et offre peu de réponses. J’aime quand on ne prémâche pas le sujet, que le spectateur a un cheminement à faire et doit être actif.»
Alexandre Landry


Le rire, de Martin Laroche, prend l’affiche ce vendredi.

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