Trop beau, trop chaud !
«J’ai épargné une fortune, tout est en vente, j’en reviens pas, me lance-t-elle. Trois robes pour le prix d’une, j’en ai acheté une bleue, une jaune et une noire, des passe-partout; deux paires de souliers à 50%, regarde le petit collier avec les boucles d’oreilles assorties, seulement 130$, ça valait 200$, puis un imperméable, noir, pour aller avec mes robes…As-tu vu mes belles lunettes de soleil, juste 200$, elles sont signées, prix régulier 425$.»
Elle m’essouffle la Ginette lorsqu’elle est de cette façon compulsive. Je la regarde et je sens qu’elle a besoin de parler. Un banc de parc nous invite à la confidence. Je sens que cela sera une conversation à sens unique, mais enfin, on s’assoie. Elle dépose ses sacs comme en demi-lune. Une petite fille le soir de Noël, pensais-je.
— Comment ça va Gigi?
— Pas trop mal! Il fait chaud, mon air «climatisé» central a sauté, hier, pas dormi de la nuit, en plus des ronflements de Denis (son conjoint), il ronfle comme un train, mais j’aime pas ça, le comparer à un train, avec ce qui arrive à Lac-Mégantic et en Espagne… tékka, disons qu’il ronfle comme une fournaise. Puis, y a Jérôme mon plus vieux qui vient de sortir du garde-robe à 22 ans. Il est gai, il rentre dans les pompiers en septembre, j’espère que ça va bien aller. Pis quoi encore ? Ah oui! Je suis restée stationnée sur le pont Mercier trois heures la semaine dernière, il faisait tellement chaud que le moteur de ma Honda a sauté, j’avais mon petit-fils Samuel en arrière, tu sais, le petit de ma fille qui a la sclérose en plaques, il pleurait comme un veau. Ma mère déménage pour la deuxième fois cette année, elle s’est encore « pognée » avec une voisine. Mon boss est en épuisement professionnel et j’ai pris mes vacances trop tôt… À part ça , tout baigne dans l’huile.
Elle sort ses deux paires de souliers du sac Brown’s…
— Les aimes-tu, y sont beaux hein! Moi j’aime mieux les beiges, les talons sont plus hauts!
Je ne sais trop quoi dire .Me semble que ma vie est platte comme un drap repassé, à côté de ma chum.
— Ah oui, les beiges sont beaux, dis-je, un peu étourdi. Il fait beau, tu ne trouves pas?
De toute évidence, je veux détourner la conversation, moi, les souliers à talons hauts et le pont Mercier, j’en ai rien à cirer. Je lui parle de mes futures vacances, de la beauté de la nature, etc.
— Parle-moi pas des chaleurs, me lance-t-elle, tu te souviens de la grosse pluie de la semaine dernière, et bien , mon beau cormier que j’ai planté, il y a quatre ans, s’est déraciné, y a plein d’eau de pluie qui est entrée dans mon sous-sol, pas trop de dommage, j’ai perdu ma perruche, sa cage est tombée à cause du vent et s’est ouverte, pas grave, je l’haïssais.
— Ta perruche Zezette, me semble que tu l’aimais…
— C’est pas Zezette, elle est morte y a deux ans, c’est une autre, une vraie cervelle d’oiseau celle-là, je l’appelais Fe-fille!
Le temps passe et je comprends qu’avec tout ce qui lui arrive, magasiner peut panser certaines plaies. Je la quitte, prétextant un rendez-vous. Je lui propose de la revoir prochainement. (Pas si pressé, en vérité). C’est qu’elle peut être troublante cette Ginette. Moi, cette rencontre me confirme que je n’ai pas vraiment envie de magasiner. Je profite du beau temps!