La traverse sur la rivière des Prairies
Dès 1779, le gouverneur Haldimand, le lieutenant Twiss, le commandant des ingénieurs Royaux, et Carleton, commandant de la garnison de Montréal, tracent les plans du premier système de canalisation sur le Saint-Laurent. Ces militaires mettent en chantier un premier canal à Coteau-du-Lac (trois écluses); en 1783, trois autres canaux s’ajoutent : aux rapides de Faucille en amont de Pointe-des-Cascades, au Trou-du-Moulin et au Rocher-Fendu (une écluse).
N’eut été l’arrivée de plus de 10 000 loyalistes à la fin de la Révolution américaine, le transport difficile et très onéreux n’aurait pas été amélioré aussi rapidement. Le transport commercial fait place au ravitaillement militaire vers la Rive-Nord du lac Ontario. Les cageux du Saint-Laurent descendent vers Québec passent dans les rapides. En 1797, un bureau de douane est établi à Coteau-du-Lac, dans le but de mieux partager les revenus entre les provinces du Haut et du Bas-Canada.
Le Séminaire de Québec exerce le droit de bac en vertu de son statut de haut justicier sur la rivière des Prairies, mais les seigneurs perdent ce droit de justice en 1760 et conservent cependant certains privilèges inhérents à la haute justice. Le droit de bac pour les rivières navigables doit certainement en faire partie.
En 1771, Louis Bélanger exploite une traversée de l’île Jésus à l’île de Montréal, bien que le Séminaire de Québec en ait accordé le monopole à Sébastien Rolkan. Cette insubordination cause une vive émotion et le représentant seigneurial se propose de sévir en proclamant : « qu’il est naturel que les vassaux (sic), ne dirigent pas en seigneurs ». En 1789, le Séminaire de Québec loue ce droit à François Jarry qui tient la traverse depuis plusieurs années. Les conditions sont sévères et l’amende que risque d’encourir le preneur est élevée en cas d’infraction ou de désobéissance.
Le droit de traversier est aussi accordé à Joseph Sigouin (Séguin). Époux de Marie Maye (Maillet), qui vend à son frère Michel, le 11 septembre 1809, le droit de traverser les gens et les voitures. Joseph Sigouin vend son propre commerce, vers 1819, à Michel Corbeil, qui établit un service régulier de bac entre le Bas du Sault et Saint-Vincent-de-Paul en 1838. Son traversier aboutit du côté de Saint-Vincent-de-Paul sur la terre de la veuve Michel Sigouin, née Marguerite Lalongé dit Gascon. Le même Corbeil aura comme acheteur Joseph L’Archevêque auquel succède son fils Euclide.
Les traversiers étaient si profitables que des concurrents font leur apparition. De 1840 à 1850, de nombreux démêlés surgissent auxquels viennent s’ajouter les noms de sociétés commerciales dont les directeurs et associés se nomment Louis Lahaise, prêtre et supérieur du Séminaire de Québec, Pierre Viau, cultivateur de Saint-Vincent-de-Paul, Joseph Brien dit Desrochers, et le curé Vinet du Sault-au-Récollet. En 1840, les propriétaires des trois traverses forment une société et s’engagent à continuer, uniquement, l’exploitation de la Traverse Sigouin. En 1849, la société Delisle, Vinet et J. Lemoine vient de se former, le pont des Saints-Anges est béni par Mgr Bourget. Ce pont ne dure que quelques années, ayant été détruit par les glaces.
Zéphirin (Zéphire) Sigouin, époux de Louise Raymond, succède à son père en 1889 et fait installer un câble de fer et un ‘’battoir’’. Il confie le service de la Traverse à Sigouin à son fils Alfred dit Pierre que Fernand, son fils, remplace jusqu’à la construction du pont Pie-1X érigé en 1937. Le père et son fils, Fernand, travaillent sans relâche, l’un le jour, l’autre de nuit.
Pour la famille L’Archevêque, les fils d’Euclide : Alfred, Paul époux de Jacqueline Sigouin et Sylvio maintiennent le service et bénéficient d’une année très fructueuse en 1929, lors de la réparation du pont Viau. Au Bas du Sault (Montréal-Nord) et à Saint-Vincent-de-Paul, les L’Archevêque et les Sigouin se souviennent du chemin d’hiver : « par une journée très froide, quand le vent souffle fort, la glace prend subitement. Les garçons se hâtent, montent sur la glace et cognent, à l’aide d’une hache, une mince ouverture pour piquer une petite branche d’aulne ou fouet et baliser ainsi le chemin d’hiver. Mais, au printemps, la traversée devient périlleuse et les habitants doivent cesser temporairement ou traverser à leurs risques et périls au temps de la débâcle ».