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Paradoxe de la cruauté animale 

CHRONIQUE – Lorsqu’il est question de cruauté animale médiatisée, le Québec, à l’instar d’autres sociétés, a l’indignation facile. On l’a vu récemment avec l’histoire du bébé orignal écrasé, à dessein, par un sans-dessein repoussant les limites de la malveillance barbare. Le temps de visionner la scabreuse vidéo, plus de 100 000 personnes avaient signé une pétition réclamant, à juste titre, l’emprisonnement du Caligula de Sept-Îles. 

Idem quant à la saga des cerfs de Longueuil, dilemme cornélien provoqué par l’expression de l’empathie populaire. 

Le mal à ceci? Aucun, évidemment, tout au contraire. Mais reste qu’il est ardu, sinon impossible, d’ignorer le paradoxe qu’impliquent de telles indignations à… géométrie variable. Géométrie variable? Ouais. Dans le sens d’aveuglement volontaire. Peut-être même d’hypocrisie, aussi. Parce que tous ceux et celles qui s’insurgent contre le sort réservé aux animaux évoqués plus haut participent à la cruauté institutionnalisée, notamment celle de l’élevage industriel. Une illustration parfaite, en fait, de dissonance cognitive. 

Dans un bouquin publié en 2015 et intitulé Voir son steak comme un animal mort, le philosophe et chercheur en éthique Martin Gibert catégorise ce qui précède de «paradoxe de la viande». En gros, nous dit-il, toute pratique sociale et croyance nous pousse à occulter la souffrance animale, et ce, même si l’immense majorité de ses consommateurs souhaitent, ironiquement, le bien-être des animaux.  

Et le déconditionnement, même pour les plus emphatiques, s’avère complexe et fastidieux. Mon propre électrochoc a été administré par mon collègue et (surtout) ami Gilles Proulx, qui, en ondes lors de la dernière émission d’une saison de Lévesque, lançait chaleureusement: «J’espère revoir Bérard cet été à son chalet, avec ses chiens, autour d’une bonne bière et d’un steak!» 

Si Gilles – éternel amoureux des animaux et précurseur coriace de leur défense – a pu prononcer cette incongruité socialement acceptable et acceptée, voilà qui en dit long sur le conditionnement décrié par Gibert. 

Parce qu’au final, quelle contorsion morale justifierait-elle que la vie d’une vache ait moins d’importance que celle d’un chien, chevreuil ou orignal?

Pire: alors que quelconque maltraitance médiatisée des derniers provoque, on l’a dit, la révulsion populaire, tous connaissent aujourd’hui trop bien la manière dont sont traités, en élevage industriel, ladite vache et ses collègues d’infortune, soit le cochon, l’agneau, la poule et autres comparses. 

Dit autrement, torturer un bébé orignal, voilà qui est infâme, mais un veau, rien à dire?

Dans la même veine, nombreux sont ceux qui se déclarent incapables de visionner une vidéo d’abattoir. Et pourquoi? Parce que c’est dégueulasse et amoral, bien sûr. Mais surtout du fait de ceci: parce que ce même aveuglement (très) volontaire masque les remords du consommateur, celui-ci bouffant son steak sans y voir… un animal mort (et torturé). 

D’autres illustrations, sans forcer, s’ajoutent afin de prouver le conditionnement dont nous sommes (volontairement) prisonniers.  

Pourquoi trouve-t-on ignoble et dégoûtant que certaines cultures culinaires aient adopté le chat ou le chien? Simple question de perspective. 

Qui, parmi les carnivores, serait prêt à tuer son lunch? Les paris sont ouverts, mais plusieurs mourraient de faim avant d’égorger leur poitrine de poulet, mettons.  

Qui ici ignore l’impact catastrophique de certains élevages, le boeuf au premier chef, sur les changements climatiques?

Qui s’est déjà fait dire, comme moi à un BBQ où on se moquait de mon végétarisme, que «depuis la nuit des temps, l’homme a toujours mangé de la viande», comme si ceci était un argument en soi?

La plus comique, peut-être, pour la fin: depuis décembre dernier, j’ai adopté Georges, rigolo cochon adorant la caméra. Au point où l’acteur-porcin connaît habituellement sur Facebook un succès plutôt bœuf, à l’exception d’une vidéo récente, tombée dans l’indifférence totale. 

En voici le script intégral: 

– Qu’est-ce que tu dis, Georgio?

– Groin, groin.

– Ah! Que tu trouves curieux que des gens likent tes vidéos en se disant combien tu es cute, tout en dévorant… un sandwich au jambon?

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