Soutenez

Dans un régime taliban (près de chez vous)

CHRONIQUE – Même si le résultat était probable – merci au noyautage trumpiste de la Cour suprême – le renversement de l’arrêt Roe c. Wade, décision-phare des années 70, est venu secouer les colonnes du temple. Celui de l’État de droit, des droits fondamentaux et de la paix sociale. Parce que qui dit effritement des droits dit, inextricablement, rupture du contrat sociétal.

La débandade allait, d’ailleurs, être davantage rapide et brutale qu’anticipé. En seulement neuf mois, soit le temps d’une grossesse, 13 États américains auront interdit totalement ou quasi totalement l’avortement [1]. La Georgie et la Floride, magnanimes, accordent pour leur part un généreux… six semaines, afin de pouvoir procéder. Moins qu’il n’en faille souvent, donc, avant que la femme ne sache sa condition. Pratique.

Quant à l’Arizona, l’Utah et la Caroline du Nord, la procédure est respectivement proscrite après 15, 18 ou 20 semaines. Mentionnons enfin que l’Indiana, l’Iowa, le Dakota du Nord, le Montana, l’Ohio et le Wyoming ont tous vu leur tentative d’interdire l’avortement (peu importe le motif invoqué, sauf rare exception) être stoppée, du moins momentanément, par les tribunaux locaux. Verre à moitié plein ou à moitié vide? Vide, je dirais. Parce que même le plus optimiste des esprits doit rendre les armes: les causes discutées, par définition, iront en appel, soit ultimement jusqu’en… Cour suprême. Celle-là même qui, on se répète, a renversé Roe c. Wade. Bonne chance.

Reste donc 21 États «pro-avortement», dont six d’entre eux permettant la pratique avec certaines réserves. La débandade, disions-nous.

Comme si la tendance n’inquiétait pas suffisamment – la bêtise insiste toujours, disait Camus – d’autres petits bijoux s’ajoutent à ce qui précède:

D’abord les primes de délation accordées au Texas, où un bougre dénonçant un avortement illégal aux autorités empoche un joli magot de 10 000 balles.

Ensuite, l’instauration dans certains États, dont la Floride, de l’exigence suivante: la femme souhaitant se faire avorter doit prouver qu’elle a été victime d’un viol ou d’inceste. On imagine sans forcer la débilité du processus, ainsi que le stress, troubles et angoisses – déjà dans le tapis – accompagnant la chose.

La meilleure maintenant pour la fin: depuis janvier dernier, la Caroline du Sud étudie un projet de loi initialement parrainé par 24 républicains [2] et visant… la peine de mort pour toute femme se faisant avorter. Vous avez bien lu: avortement et peine de mort dans la même phrase. Pas dans un quelconque village taliban. Aux États-Unis. La logique derrière? Tu tues? On te tue. Œil pour œil, dent pour dent. Donnons à nos dinosaures au moins ce mérite: leur argumentaire est d’une limpidité exemplaire.

***

Qu’on le souhaite ou non, le trumpisme trouve déjà racine au nord de la frontière, ici même. Suffit de se rappeler le sit-in de kémions, à Ottawa. L’importation, zéro subtile, de tous les discours racistes, misogynes et anti-LBGTQ+ issus des USA, la dernière illustration consistant en la panique morale afférente aux drag queens.

Le propos anti-institution gagne, lui aussi, du terrain chaque jour. Pensons pour seul exemple à la nouvelle qualification de CBC, sur Twitter, de «média financé» par le gouvernement, merci à Poilievre et son copain Elon. Idem, bien entendu, pour le «gouvernement des juges».

En bref, si l’on sait déjà qu’au moins 40 députés conservateurs s’affichent publiquement en faveur de l’interdiction de l’avortement, et que la criminalisation de celui-ci pourrait se faire en un claquement des doigts, merci cette fois à la disposition dérogatoire, disons que le Canada, à moins d’être bien naïf, ne peut se considérer à l’abri de sa propre débandade.

Parce qu’il en va du propre de la dynamique des droits fondamentaux, ou plutôt de leur amenuisement. Au début, tous s’en fichent ou presque. À mi-chemin, certaines voix, souvent timides, se font entendre. À la fin? Trop tard.

Les mots, à cet effet, de Niemöller:

Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste.

Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester.


[1] Soit les États suivants : Ala., Ark.,T exas, Ky., Ga., Wis., Mo., Tenn., La., Idaho, Miss., S.D., Okla., W.Va.

[2] Neuf des vingt-quatre élus ont depuis quitté le navire, rendant l’adoption du projet de loi pratiquement impossible. Mais quand même.

Twitter de Frédéric Bérard

Inscrivez-vous à notre infolettre et recevez un résumé, dès 17h, de l’actualité de Montréal.

Articles récents du même sujet

Mon
Métro

Découvrez nos infolettres !

Le meilleur moyen de rester brancher sur les nouvelles de Montréal et votre quartier.