Éducation

Loi 96: peut-on apprendre une nouvelle langue en six mois?

Photo: Drazen Zigic - iStock
Suzie Beaulieu et Leif Michael French - La Conversation

Avec l’adoption du projet de loi 96 présenté par la CAQ et entré en vigueur le 1er juin, l’Assemblée nationale a montré toute l’importance qu’elle accorde à la question de la maîtrise du français par les personnes immigrantes. Est-ce possible d’apprendre une nouvelle langue en six mois?


ANALYSE – Cette préoccupation est partagée par les spécialistes en didactique des langues et en linguistique appliquée, dont nous faisons partie, qui s’intéressent à l’acquisition des langues secondes et à l’intégration linguistique des immigrants et des immigrantes dans leur société d’accueil.

Il n’est toutefois pas certain que la décision de limiter l’accès à des services dans une langue autre que le français, après un délai de six mois, constitue un levier efficace permettant d’atteindre cette maîtrise attendue du français.

Aucun consensus n’émerge pour l’instant de la littérature scientifique quant à la durée requise pour développer les compétences langagières permettant d’accéder à l’ensemble des services publics dans la langue de la société d’accueil. L’étude que notre équipe de recherche a menée en 2021 dresse un portrait des habiletés orales des immigrants inscrits au dernier niveau du Programme d’intégration linguistique pour les immigrants (PILI) et apporte un éclairage que nous croyons utile sur cet important enjeu.

Connaissances de la grammaire, habilités à parler

Notre échantillon est représentatif de la population immigrante arrivée par le programme régulier des travailleurs qualifiés. Il est composé de personnes dans la trentaine, possédant majoritairement un diplôme universitaire, et ayant fait le choix de quitter leur pays d’origine pour s’établir dans la ville de Québec. Ils y résident depuis une période moyenne de 11,5 mois.

Elles étaient toutes inscrites au dernier cours du PILI, le programme d’intégration linguistique pour les immigrants dont l’objectif est de développer les habiletés nécessaires pour occuper un emploi ou poursuivre des études supérieures en français. Il est donc raisonnable de penser que les personnes qui complètent le PILI seraient suffisamment à l’aise en français pour utiliser l’ensemble des services publics dans cette langue.

L’étude comportait trois tâches qui visaient à évaluer leurs connaissances de la grammaire du français et leur habileté à émettre un message factuel de manière fluide et compréhensible. Nos analyses ont révélé que, après un séjour moyen de près d’un an au Québec, c’est moins d’un tiers de notre échantillon qui avaient atteint les objectifs terminaux du PILI.

Six mois est insuffisant

Nos données ont également montré que les personnes qui avaient étudié le français avant de s’installer au Québec avaient de meilleures connaissances grammaticales. Elles semblaient d’ailleurs les aider à émettre des messages jugés comme facilement compréhensibles. Néanmoins, ce groupe ne s’exprime pas avec fluidité.

Ce sont plutôt les personnes qui ont des interactions fréquentes en français qui s’avèrent nettement plus à l’aise de s’exprimer à l’oral. Ainsi, nos résultats révèlent, d’une part, qu’on ferait fausse route en n’accueillant uniquement que des personnes immigrantes ayant déjà étudié le français avant leur arrivée. Et d’autre part, selon nos données, un délai de six mois ne serait pas suffisant pour développer les habiletés permettant d’utiliser l’ensemble des services publics en français.

La professeure Garine Papazian-Zohrabian, de l’Université de Montréal, relevait récemment les défis qu’un très court délai de six mois entraîneraient pour les personnes réfugiées, accueillies par le Québec pour des raisons humanitaires, et dont le parcours migratoire et les dispositions quant à l’apprentissage diffèrent grandement de celle de notre échantillon.

Les interactions ne sont pas toujours simples et prévisibles

On peut cependant envisager que certaines personnes immigrantes pourraient, après six mois, être en mesure de recevoir des services publics rendus sur la base d’échanges simples et prévisibles (p.ex., renouveler un abonnement, demander des renseignements factuels sur un programme public). Prendre part avec succès à ces échanges pourrait d’ailleurs nourrir le sentiment d’efficacité, qui stimule la motivation de persévérer dans l’apprentissage et de se risquer de prendre la parole dans d’autres contextes.

Cependant, toutes les interactions ne sont pas si simples et prévisibles. On le sait, plusieurs services publics requièrent la mobilisation d’un ensemble complexe de ressources linguistiques, culturelles et interactionnelles (rapporter les difficultés d’apprentissage de son enfant à l’enseignante, dévoiler une inquiétude sur son état de santé à un professionnel de la santé, etc.).

Une récente revue de la littérature a montré qu’en l’absence de services langagiers adaptés pour assurer la communication dans les soins de santé, les immigrants et les immigrantes se tournent vers des personnes non qualifiées, le plus souvent leurs propres enfants. Cela qui compromet la qualité des soins reçus, complexifie les relations parents-enfants et limite par le fait même la motivation d’apprendre le français.

Les immigrants choisissent d’apprendre la langue de la société d’accueil

L’utilisation d’une langue autre que le français dans les sphères privées et publiques inquiète les parlementaires québécois. Dans les faits, l’augmentation de la diversité linguistique et culturelle et l’attrait de l’anglais comme langue d’intégration ne sont pas uniques au Québec, comme le montrent, notamment, des travaux récents menés en Scandinavie.

On y relève que, malgré un accès facile à l’anglais dans toutes les sphères de la vie sociale et professionnelle, les immigrants et les immigrantes choisissent d’apprendre la langue de la société d’accueil dans la mesure où ils ont pu se créer un réseau social constitué de personnes s’exprimant dans la langue de la majorité.

Ainsi, pour les immigrants et les immigrantes, créer des occasions fréquentes d’échanger et de socialiser en français dès leur arrivée constituerait un meilleur levier pour favoriser l’adoption de la langue française.

Les auteurs de ce texte sont: Suzie Beaulieu, professeure – enseignement et apprentissage du français langue seconde – à l’Université Laval, et Leif Michael French, doyen à la Faculté des humanités, à la Sam Houston State University.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

La Conversation

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