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L’adhésion aux complots et aux populismes, une question d’éducation?

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Frédérick Guillaume Dufour, Université du Québec à Montréal (UQAM) - La Conversation

ANALYSE – L’évolution de la pandémie dans le monde a donné naissance à davantage de théories du complot. Et même s’il appert que seulement certains petits groupes dans la société y croient, elles sont très populaires. Pourquoi adhère-t-on aux théories du complot? S’agit-il d’une question d’éducation?


On entend fréquemment que si les gens étaient plus éduqués, ils adhéreraient moins au complotisme ou à des partis populistes.

Le niveau d’éducation a en effet une incidence sur l’intention de voter pour un parti populiste ou sur l’adhésion à des idées complotistes. Cependant, c’est une variable dont les effets sont équivoques. D’autres variables, cognitives et sociales, viennent complexifier cette relation.

Professeur de sociologie politique, je m’intéresse aux dynamiques politiques au Québec, au Canada et en Europe, avec un intérêt particulier pour l’étude comparative des nationalismes et des populismes de droite.

Pourquoi y a-t-il une relation entre le populisme et le complotisme?

Cette relation réside dans le type de cadrage politique que le populisme met de l’avant. En divisant le monde entre un peuple, présumé honnête, moral et homogène, et une élite, présumée immorale, corrompue et cosmopolite, le populisme favorise les raisonnements complotistes à propos de cette élite. Par exemple, on présume qu’elle est l’instrument de l’exécution d’un grand plan caché.

En Allemagne, la corrélation entre l’appui à la droite radicale populiste (Alternativ Für Deutschland) et la vigueur de la contamination à la Covid-19 a pu être mesurée à la décimale près. L’étude documentant cette corrélation se concentrait cependant sur la spatialité du phénomène sans se pencher sur ses causes.

Au Canada, lors de l’élection fédérale de 2021, la sympathie envers le mouvement contre la vaccination a également été identifiée comme la variable déterminante dans l’appui au Parti populaire du Canada de Maxime Bernier.

Au Québec, le mouvement anti-vaccin a fédéré une coalition contre-intuitive constituée d’éléments de la droite radicale, de libertariens et d’évangélistes. Ces acteurs proviennent de milieux socioéconomiques diversifiés. Le mouvement n’est cependant pas représentatif de l’ensemble des non-vaccinés. Durant les dernières semaines, le retour du couvre-feu annoncé par la CAQ a grandement bénéficié au Parti conservateur du Québec, dirigé par Éric Duhaime.

L’impact de l’éducation et du revenu

Deux études dont les résultats ont été publiés en 2017 indiquaient qu’un niveau d’éducation élevé diminuait l’adhésion aux théories du complot. Un des mécanismes au cœur de cette relation était le développement de capacités analytiques diminuant le recours à des solutions simples pour résoudre des problèmes complexes. Ces résultats sont intuitifs, mais ils restent très généraux.

Une étude menée au New Jersey en 1994 mettait en évidence une plus forte propension à croire à des conspirations chez les individus ayant moins de relations interpersonnelles stables et ayant un emploi précaire. Elle testait la corrélation avec le niveau d’éducation sans y trouver de variations significatives.

Une étude menée en France à l’été 2020 chez les opposants au port du masque ne concluait pas que le niveau d’éducation était une variable décisive dans l’adhésion à cette opposition.

Bien entendu, l’hésitation vaccinale peut être attribuée à d’autres facteurs que le complotisme. L’information de la santé publique sur la pandémie a parfois été contradictoire. Elle s’est développée au fur et à mesure. Ces développements ont parfois contredit des consignes précédentes, ce qui pouvait alimenter un certain cynisme.

Une méfiance des élites et des institutions publiques

Ceci étant dit, l’étude française indiquait une forte propension des antimasques à se méfier des institutions et des représentants politiques. Cette méfiance est importante en France en général et chez les antimasques encore plus. L’étude indiquait aussi une propension plus importante chez les antimasques à croire en l’existence d’une influence occulte des Illuminati (+25 %), d’une conspiration sioniste (+35 %), à la théorie du grand remplacement (+21 %), sur la pseudo invasion migratoire, ou encore, à un complot des pharmaceutiques et du gouvernement pour cacher les effets nocifs du vaccin (+47 %).

De façon plus contre-intuitive, cette étude identifiait une forte présence d’attitudes libertaires et «des cadres et des professions intellectuelles supérieures» parmi les antimasques. Le chercheur l’expliquait par l’attrait plus élevé des idées libertaires chez les diplômés aux salaires plus élevés. Cette sous-population constituerait donc une brèche dans l’explication en fonction du niveau d’éducation, du moins en France.

Les non-vaccinés, plus nombreux à adhérer aux théories complotistes

Des données canadiennes comparent également l’adhésion à différentes croyances complotistes au Canada à propos de la Covid et d’autres enjeux. Elles indiquent la présence de croyances similaires : 15 % croient que l’industrie pharmaceutique a répandu le virus et 9 %, en l’existence d’une puce électronique inoculée par le vaccin.

Ces croyances, clairement complotistes, ne sont pas du même registre que la discussion publique concernant l’efficacité de telle ou telle politiques publiques ou du questionnement sur les volte-face de la santé publique.

En contraste avec certaines idées reçues, une enquête canadienne sur les récalcitrants à la vaccination indiquait que les individus ayant reçu au moins une dose de vaccin étaient proportionnellement plus nombreux parmi les gens ayant des revenus inférieurs à 60 000$, que chez ceux ayant des revenus supérieurs à 60 000$ ou à 120 000$.

Une importante étude menée au Québec indiquait que les non-vaccinés avaient plus de chance d’adhérer à des conspirations que le reste de la population (+27 %), qu’ils étaient plus nombreux chez les 25-44 ans et moins nombreux chez les universitaires (-14 %), que chez les détenteurs d’une éducation secondaire ou moins (données de la fin de l’année 2020). Il était cependant impossible de dégager un profil politique des non-vaccinés à partir de cette étude.

Ces études indiquent donc qu’un niveau d’éducation élevé tend à diminuer l’adhésion à des idées complotistes, mais que dans le cadre de la pandémie actuelle d’autres facteurs comme l’âge ont eu une plus grosse incidence sur le fait de se faire vacciner ou non. Le revenu semble également une variable, mais il ne permet pas de procéder à des conclusions hâtives.

La gauche, immunisée contre le complotisme?

Une autre impression tenace est que les gens ayant une éducation universitaire et se situant à la gauche du spectre politique seraient immunisés contre les raisonnements complotistes.

Un chroniqueur du Guardian se surprenait ainsi récemment qu’autant de ses collègues succombent à de telles idées. Les gens ayant une éducation universitaire sont effectivement moins portés à voter pour des partis populistes de droite radicale. Mais l’histoire de l’antisémitisme nous rappelle aussi que la gauche n’a jamais été immunisée contre le complotisme.

Au Canada, un sondage Abacus mené en mai 2021 indiquait que le pourcentage cumulé des répondants affirmant « je ne me ferai pas vacciner » ou « je préfère attendre/je pourrais être convaincu » était le même chez les électeurs potentiels du Parti conservateur que chez ceux du Parti vert.

Au début de l’actuelle pandémie, le philosophe Giorgio Agamben, gourou d’une certaine gauche, a nié, banalisé et relativisé la réalité de la pandémie, voyant dans les mesures sanitaires des caprices d’un nouvel État répressif. Ce thème de la résistance à une « dictature sanitaire » a alimenté des mouvements incels et de droite radicale et des manifestations violentes préoccupants les agences et experts en sécurité nationale à travers le monde occidental.

L’éducation, mais encore? Quelques mécanismes cognitifs en cause

D’autres études se sont penchées sur le type de raisonnements fortement corrélés sur la pensée complotiste. Leurs résultats sont intéressants.

Elles ont indiqué une corrélation entre l’adhésion à des théories complotistes et les raisonnements anthropomorphiques, c’est-à-dire des raisonnements qui attribuent un comportement humain à des objets inanimés ou des entités abstraites qui ne peuvent pas avoir d’intentions par elles-mêmes.

Ceci constitue une piste intéressante pour expliquer la propension des individus éduqués, les libertaires par exemple, à formuler des raisonnements complotistes. Ces derniers ont tendance à attribuer une intentionnalité à des macro-entités: «État», «système», «capitalisme», «gouvernement mondial». Ces raisonnements sont souvent au cœur de la logique politique du complotisme. Les études indiquaient que le conservatisme politique était également corrélé à l’adhésion à ce type de croyances.

Un autre type de raisonnement alimente fortement la pensée complotiste, notamment chez les antisémites, soit l’inversion de la cause et de l’effet : parce qu’un événement donné a bénéficié à un groupe ou une organisation donnée, ces derniers doivent forcément en être à l’origine, ou la fameuse cause cachée.

L’éducation, qu’est-ce que ça donne?

L’éducation supérieure, le revenu, ou le fait de se situer sur la gauche du spectre politique ne constituent donc pas des antidotes infaillibles contre l’adhésion à des complots ou à une politique populiste.

Cependant, l’éducation aide à réfléchir et donc, comprendre que certaines hypothèses peuvent être fausses. Elle permet de débusquer les raisonnements qui attribuent des intentions cachées ou inconscientes à des entités macrosociales ou dont l’existence ne peut pas être démontrée. Elle force les chercheurs à préciser le lieu d’une action et des mécanismes causaux.

Enfin, plusieurs mécanismes sociaux favorisent la pensée complotiste et le populisme: la crainte d’être déclassé socialement, l’affaiblissement des réseaux de confiances, le sentiment d’impuissance, les inégalités économiques, la désinformation, etc. L’interaction de ces dimensions sociales, avec celles liées à l’éducation, ne doit pas être minimisée.

Frédérick Guillaume Dufour, Professeur en sociologie politique, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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