Montréal
16:08 27 janvier 2021 | mise à jour le: 27 janvier 2021 à 17:09 temps de lecture: 4 minutes

Drogues: le couvre-feu et l’autre crise de santé publique

Le gouvernement risque de raviver une autre crise de santé publique avec son couvre-feu pour lutter contre la COVID-19, prévient le plus important centre d’injection supervisé de drogues au Québec. Mais l’exemption accordée aux itinérants pourrait au moins limiter les dégâts.

En 1989, en pleine épidémie du SIDA, l’organisme Cactus devenait le premier programme en Amérique du Nord qui offrait des seringues neuves aux utilisateurs de drogues pour réduire la transmission de la maladie. Cette stratégie de santé publique se retrouve aujourd’hui gravement compromise, selon son directeur, Jean-François Mary.

Sans pouvoir distribuer efficacement du matériel stérile et des kits de naloxone, ce dernier craint à la fois une forte augmentation des surdoses et une résurgence de maladies.

«Ça fait 15 ans que je travaille dans ce milieu-là, je n’ai jamais appris autant de décès qu’en ce moment. On commence aussi à avoir des dépistages positifs au VIH.» -Jean-François Mary, directeur de Cactus

Depuis le début du couvre-feu, de nombreuses voix se sont fait entendre pour exiger du gouvernement une exemption pour les personnes en situation d’itinérance, dont plusieurs ont des dépendances aux drogues et utilisent les services de Cactus. Jusqu’à hier, le premier ministre François Legault, n’avait montré aucune ouverture, par crainte que certains se fassent passer pour des itinérants.

Il s’agit d’une erreur, selon Cactus, qui déplore recevoir une quinzaine de personnes par soir alors qu’il en accueille normalement une centaine. Une partie importante de sa clientèle vit dans la rue.

«Les gens qui ont besoin de consommer vont consommer de toute façon, soulève M. Mary. Qu’est-ce qui va se passer avec ces gens-là? D’habitude, on va leur sauver la vie d’une surdose. Maintenant, on les laisse mourir tout seul?

Hier, la Cour supérieure lui a donné raison en excluant la population itinérante de l’application du couvre-feu.

En 2020, on recensait près de deux fois plus de surdoses au Québec que l’année précédente, selon des données obtenues auprès d’Urgences-santé. Les douze premiers jours du couvre-feu, 10 surdoses aux drogues ont été répertoriées.

La Santé publique de Montréal n’a pas donné suite à notre demande d’entrevue.

Stress et interpellations

Le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal a produit des autorisations de déplacements pour les utilisateurs des services d’injection supervisés, mais ceux-ci atténuent à peine le frein majeur majeur qu’est la crainte pour ces populations de se faire interpeller par la police avec de la drogue sur eux.

«C’est stressant, dit Patrick, l’un des rares utilisateurs de Cactus à braver le couvre-feu. Tu vas à Cactus à 10h le soir avec de la dope sur toi, ce qu’il y a dans la rue, c’est des taxis, des livreurs et des polices.»

Patrick, qui est en situation d’itinérance, dit comprendre pourquoi plusieurs choisissent de ne plus aller dans des services d’injection supervisée par crainte de la police. Il fait pour sa part le pari risqué de s’y rendre, car il ne peut se passer d’avoir accès à du matériel propre.

«Je me sens en sécurité quand je me fais un hit là. J’ai pogné l’hépatite C parce que je faisais de l’échange avec d’autres personnes [auparavant].» -Patrick, utilisateur de Cactus

Patrick, un homme itinérant qui utilise les services d'injection supervisée de drogues de l'organisme Cactus, malgré le couvre-feu.
Patrick, utilisateur des services de l’organisme Cactus.

Un rapport de l’Observatoire sur les profilages dévoilé la semaine dernière semble donner raison aux itinérants de craindre les policiers, alors qu’il révélait que de plus en plus de constats d’infraction ont été remis à ces populations depuis les dernières années.

Une stratégie «qui a fait ses preuves»

Le professeur de l’Université de Montréal spécialisé en toxicomanie Jean-Sébastien Fallu peine à comprendre pourquoi une stratégie de la santé publique se retrouve compromise au nom de la lutte contre la pandémie.

«La réduction des méfaits a fait ses preuves et c’est une erreur de mettre cette stratégie de côté, complètement.»

M. Fallu dénonce des décisions «irresponsables» et «inhumaines» du gouvernement du Québec. «J’espère que c’est une grande incompréhension, ce qui ne me rassure pas sur la compétence de nos dirigeants.»

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